A toi, mon pépé.
Je fus
désigné avec ma tante trois jours avant sa mort. Tous les autres membres de la
famille virent ma grand-mère nous appeler à le rejoindre pour ce qui fut son
dernier contact de son vivant avec les siens. De tous il en avait isolé deux à
qui il transmit ses dernières paroles, également à chacun un présent.
Je
reçus de sa main l’anneau, une chevalière en or, qu’il avait portée à son doigt
à compter de son mariage cinquante années auparavant.
Je
compris le sens. L’anneau c’est le symbole du passage de témoin, la transmission
que fait un patriarche à celui qu’il désigne comme successeur.
Quelques
jours auparavant lui et moi nous étions enfin retrouvés. In extremis, pourrais-je
dire, après combien d’années de malentendus.
C’était
une belle soirée d’août. Je le savais mourant, atteint d’un cancer et tenant bon
pour assister au second mariage de mon oncle. Six mois qu’il tenait contre l’avis
du corps médical qui avait annoncé sa fin pour février dernier.
Je compris
ce soir là ce qu’il fallait que je dise pour qu’il parte en paix. Pour un homme
de la terre comme lui, la question de la perpétuation de la lignée donc du nom est
cruciale, et elle doit passer avant tout par l’ainé masculin de ses petits-enfants.
Je fis
ce qu’un petit-fils aimant son grand-père devait en cette circonstance faire :
lui dire ce qu’il avait envie d’entendre afin de lui permettre de partir en paix.
A ces
mots, son visage s’illumina. La nuit était claire et le ciel étoilé. Ma
grand-mère sentit que quelque chose d’exceptionnel était en train de se
produire. Elle m’adressa alors un regard aussi bouleversé que bouleversant
avant de s’éclipser sur la pointe des pieds.
Lui qui
allait au lit dès neuf heures du soir restait à mes côtés, me prenait dans ses
bras, me serrait. Il riait, riait de me savoir là à ses côtés à le faire rire,
à le resservir, à remplir son verre de vin à ras-bord :
« Vas-y,
bois mon pépé », disais-je rigolard.
Et là,
jusqu’à deux heures du matin, serrés l’un contre l’autre, nous avons redéployé
nos souvenirs, depuis les longues promenades sur la barre latérale de son vélo
où enfants il nous emmenait si souvent traverser de nuit la campagne,
descendant vers le fleuve, nous arrêtant devant le nounours en buis. Nous revécûmes
ces moments de grâce, ceux d’un vieil homme sur le point de partir avec celui
des quatre qu’il connaissait le moins mais respectait le plus. Le seul des
siens qui avait jamais osé lui tenir tête sans le blesser.
« Toi
dans cette famille tu es le seul comme ton pépé à aimer à la fois De Gaulle et
Mitterrand », me dit-il. « On est que deux à gauche, ça me fait rire
quand tu balances tes vannes à table et que tous ils tirent une gueule d’enterrement ».
Il me
regardera plusieurs fois le regard mouillé d’émotion, me disant : « Tu
es beau et costaud comme je le fus en son temps. Toi aussi comme moi autrefois
tu portes la culotte. Dans cette famille on est les seuls du côté masculin, tous
les autres se sont faits marcher dessus ».
Ma
grand-mère alors se glissa entre nous :
« C’est
vrai tu sais que ton grand-père, ça a été un tombeur. Il m’en a fait baver mais
qu’est-ce qu’il m’a fait rêver ! Tu imagines, ce grand escogriffe bien
peigné avec ses grandes oreilles décollées, vissé sur sa bicyclette et son costume
de gendarme dans les Halles : toutes les femmes ne regardaient que lui. Et
même s’il a fait en son temps ce qu’il a fait, eh bien il est resté toujours
aimant à mes côtés ».
Il est
des soirées dans une vie qui demeurent inoubliables. On le sait sur l’instant,
elles ne connaitront aucun lendemain.
Le lendemain
il m’appellera à peine arrivé dans son fauteuil sur les lieux de la fête pour
le mariage. Je l’installerai à la table d’honneur, changerai les étiquettes
afin qu’il soit face à la salle, au milieu, afin qu’il trône, lui, le patriarche.
« Un
petit coup de jaja, pépé ?, lui proposai-je.
-Pas de
refus. De toute façon on y passe !
-Autant
passer la porte de Saint Pierre éméché ».
Il éclatera
de rire de ses belles dents.
Assis à
une tablée de lui, de biais. Je sens qu’il cherche mon regard, mon sourire.
Plusieurs fois je me lèverai le voir.
« Ramène-moi,
je suis fatigué, mon Titoune.
-Ok
pépé, en voiture, je te ramène.
-Jusqu’à
la maison ?
-Jusqu’à
la maison ».
Il
mourut deux jours après le dernier instant, celui de l’anneau.
J’écrirai
puis prononcerai le discours lors de l’enterrement. L’église est pleine à
craquer. Des rangées une émotion. Je plane au-dessus de mes mots. J’ai à mon
annulaire la chevalière en or.
25 années se sont écoulées. J’ai,
songeant à ces instants, l’impression qu’ils sont d’hier tellement ils brûlent
en moi d’acuité.
Nous sommes tous nés d’une
racine plantée dans la terre. D’elle je me suis gorgé.

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