Pour revenir sur "Le 7ème million" de Tom Segev : 3/ 1948-1961 : le déni

 

A la tragédie génocidaire des années 1942/1945 constituant en quelque sorte l’impensé ou le non-dit des dirigeants du mouvement sioniste succèderont la défaite du IIIème Reich et de ses alliés, puis en 1947 le vote du Plan de partage de la Palestine mandataire par l’ONU qui entérine la fin du mandat britannique et prévoit le partage de son territoire en deux états, l’un juif et l’autre arabe.

Accélérées dès 1917 par la signature de la déclaration Balfour ayant permis l’importation de populations juives en Palestine y compris pendant le règne d’Hitler, les velléités et donc le projet sioniste trouvent ainsi leur accomplissement, la stratégie déployée par ses dirigeants ayant été d’accomplir leur dessein en conformité avec les instances et le droit international.

Le 14 mai 1948 est proclamée depuis Tel Aviv l’indépendance de l’Etat d’Israël, « Eretz Israël », par David Ben Gourion, qui devient son premier ministre.

Ce qui va suivre et qui nous est conté avec précision par Tom Segev, ce sont ces quelques douze années enthousiasmantes, entamées par un exode de masse de populations juives venues du monde entier, sur cette Terre d’Israël de laquelle leurs ancêtres avaient près de deux mille ans auparavant été chassés et disséminés en diaspora. Enthousiasme pas même douché par la tragédie en germe dès la naissance de l’état hébreu : guerre civile entre les populations juives et arabes de Palestine, déclaration de guerre des pays arabes voisins contre le tout jeune état qui en 1948 et 1949 s’affrontera aux armées d’Egypte, de Syrie, de Transjordanie et d’Irak, et évidemment épuration ethnique des palestiniens d’origine chassés de chez eux.

Depuis les pays européens, d’Afrique du Nord, d’URSS, des Etats Unis d’Amérique dans une moindre proportion, les populations juives affluent, donnant à ce qui hier n’était qu’un foyer la démographie nécessaire et suffisante pour constituer l’ossature d’un état.

Parmi eux, les rescapés des camps de la mort vont atterrir comme un cheveu sur la soupe : détruits tant physiquement que psychologiquement, malades pour beaucoup d’entre eux, ils ne peuvent que se vivre en total décalage avec le restant de la population n’ayant en rien connu les horreurs du IIIème Reich.

Ce que conte Tom Segev dans un des chapitres les plus stupéfiants du Septième million, c’est, davantage que le récit d’une incompréhension, celui d’un rejet. Les bâtisseurs enthousiastes et pleins d’énergie de ce tout jeune pays mettant fin à près de deux mille ans de pogroms envers les juifs non seulement ne se reconnaissaient en rien en ces silhouettes cadavériques et dépressives que furent les rescapés d’Auschwitz et de Birkenau, mais les considéraient comme des bouches et des bras inutiles, maltraités dans les kibboutzim où on les accueillit les pattes en arrière et où certains d’entre eux se suicidèrent.

Au non-dit et à l’impensé des années de terreur succéda une période de déni. Cette immense culpabilité européenne envers le sort des juifs des camps de la mort ouverts par les alliés ne fut absolument pas vécue en Israël : c’est cela que conte et que documente Tom Segev.

Israël, depuis sa naissance en 1948 jusqu’au procès Eichmann à partir duquel tout va, nous le verrons pour des motifs strictement politiques et identitaires, changer de fond en comble, c’est une mécanique à la fois conquérante et défensive qui ne s’arrête pas un seul instant sur son passé. Ses habitants ici rassemblés et dont beaucoup prirent la terre à d’autres dont ils ne croisèrent même pas la silhouette sont tous partis de leurs pays avec leurs valises sur le dos, se sont amassés pendant l’exode sur d’immenses navires, puis sont arrivés trempés de sueur sur une terre ancestrale où tout y compris eux-mêmes était à reconstruire. Comment dans ses conditions pouvaient-ils entrer en empathie avec ceux qui, emmurés vivants des années durant dans un tunnel d’horreurs et de désolations, ont vu les cadavres des leurs se décomposer par milliers sous leurs yeux ?

Cet impensable à l’époque impensé fut également indicible, en ce sens qu’il ne fut par les intéressés, que ce soit en terre d’Israël ou ailleurs, quasiment en ces années-là jamais dit. Lorsqu’on s’extrait d’un charnier où l’on fut enterré vivant et qu’on est parvenu à creuser la terre avec ses ongles pour prendre un bol d’air, combien d’années sont nécessaires pour reprendre souffle puis vie avant d’oser parler puis raconter ?


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