Dans les traces de Kenshiro.
Ken le survivant (Hokuto no Ken - littéralement : le poing de la Grande
Ourse) est le premier triomphe du dessinateur de mangas japonais Tetsuo Hara.
Il donnera lieu après un prototype initial en deux parties publié en 1983 à quatre
albums et à des adaptations animées jusqu’en 1989, date où Hara se séparera d’avec
son scénariste.
Atteint
d’une déformation oculaire rare, la cornée conique, l’obligeant à fermer un œil
pour dessiner puis à reprendre à de nombreuses reprises son ouvrage afin de
corriger les perspectives, Hara parviendra dès ses premières réalisations à
atteindre la fluidité et le réalisme qui en tant que lecteur de mangas le
fascinaient. Cette difficulté due à cette malformation et à ses conséquences fera
de lui, en compensation, un dessinateur obsédé par le contrôle, par les détails
et par un souci de perfection.
Ken c’est
Kenshiro, le personnage principal de la série, est le 64ème héritier de la
technique du « poing de la Grande Ourse » (Hokuto Shinken), un kung-fu ancien
de plus de deux mille ans. Il est le plus jeune des quatre fils adoptifs du précédent
héritier du Hokuto : Ryuken. Désigné héritier tant du fait de ses qualités
humaines que de sa force et sa maîtrise technique, Kenshiro impressionna le
maître en parvenant à dompter le tigre par la seule force de son mental, puis
en maitrisant ses coups dans une lutte à mort avec son frère Jagi qu’il défigura
sans le tuer.
Au commencement
de l’histoire, Kenshiro, vivant en paix aux côtés de sa fiancée Yuria, sera
affronté en combat par Shin, poussé par Jagi, lequel gravera sur sa poitrine
sept cicatrices avant de le laisser pour mort. C’est à compter de là que
Kenshiro, dont l’attitude jusqu’à présent envers ses ennemis était emprunte de
clémence, cultivera une attitude impitoyable.
L’enfant,
les psychanalystes au premier rang desquels Sigmund Freud nous l’ont expliqué,
connaissent plusieurs phases d’évolution : les 5 stades du développement psychosexuel.
A compter de 7 ans et jusqu’au tout début de l’adolescence, l’enfant commence à
développer un surmoi et tente pour bien s’intégrer au monde qui l’entoure de
plaire aux autres. Pour y parvenir il se projette et s’identifie à des héros auxquels
il va vouloir ressembler et dans lesquels il va fantasmer son être en devenir.
Cette
phase où l’enfant en construction s’identifie à un avatar est évidemment bien
plus riche chez ceux qui plus tard seront appelés à développer des talents
créatifs et artistiques. Pour un enfant se rêvant poète, musicien, écrivain ou
peintre, le héros issu du monde de la bande dessinée devient l’incarnation de
cet être sublimé par lequel il va par la force de l’imaginaire passer des sas
tant vers le monde que dans sa propre réalisation en tant qu’individu.
Ainsi
une identification à Kenshiro traduit-elle cet appel né d’une culture combinant
univers manga et kung-fu vers une représentation héroïque d’un soi libéré de
ses chaines mentales et de ses peurs. Elle ne traduit nullement que l’enfant se
confond avec son héros mais bien que ce dernier par ses actions et par ses qualités
intrinsèques sublime celui qui s’est placé sous son aile protectrice.
Dans le
cas présent, Kenshiro offre un exemple passionnant car il est une synthèse des
forces physique et mentale mues par une éthique ancrée à un très jeune âge
(condition de son accession comme héritier du Hokuto Shinken) et de la maîtrise
des techniques de combat. L’enfant le choisissant contre d’autres modèles isole
un héros dont la force ne se résume nullement aux combats qu’il remporte, pas
davantage à la force physique seule, encore moins à un destin de gloire, celui
de Kenshiro, la poitrine couverte par sept cicatrices, ressemblant à un chemin
de croix parsemé d’embûches.
Intuitif,
l’enfant ayant Ken pour avatar sent que le monde adulte n’est pas dénué de cruautés
et de dangers comme le lui enseignent ses lectures. Sa sensibilité le conduit à
préférer d’entre tous une figure certes bien plus forte que lui-même mais
intérieurement mue par un équilibre entre des pôles opposés.
L’identification
originelle dès lors qu’elle s’ancre sur un socle éducatif solide permet à l’enfant
devenu adulte d’affronter les difficultés avec à l’esprit le tableau de bord du
héros qu’il s’est choisi, duquel sans s’identifier il entend s’inspirer. Entretenue
par la constance avec laquelle il a su avec discipline s’exercer à son art
depuis l’adolescence, la force de son imagination donc de son monde intérieur
lui permettent non pas d’égaler son héros mais de s’en inspirer le plus
naturellement du monde. Donc d’y puiser à volonté les aptitudes, attitudes et
postures à adopter face aux difficultés.
Art ancestral autant que sport de combat, le kung-fu demeure un des principaux enseignements de vie de la culture japonaise, et en cela, pour quiconque en comprend de l’intérieur l’esprit, ce qui se nomme un manuel de vie.
Manuel dans lequel la culture manga va puiser pour façonner les héros de la vie quotidienne que nous pouvons croiser dans le cours de nos vies.

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