LA PORTE DE L'ENFER (extrait) - un roman de Christophe Cros Houplon (2008)
« Entrez, Mademoiselle … ».
L’hôtesse dévisagea la
visiteuse avant de l’inviter à pénétrer dans la maison. Tous les visiteurs étaient
trempés par l’orage et fourbus. La jeune femme, surtout, celle qui se prénommait Carlotta.
Elle passa comme une trombe, depuis la modeste entrée,
sa cape dégoulinant sur les tapis, jusqu’à
l’âtre où crépitait un feu. Et puis elle
s’immobilisa, le regard absent,
devant les flammes.
Elle était accompagnée par son frère,
également par son compagnon
qui portait dans ses bras deux bébés endormis
ainsi que d’une employée impressionnée par la vigueur de la tempête.
« Prenez un siège, je vous en prie, mon mari ne devrait pas tarder. Les invités ne sont pas prêts.
L’orage, sans doute … ».
La compagne du sculpteur
demeurait fidèle à son image. Effacée,
de la caste des épouses recluses, elle avait été confinée dans
la demeure afin de la faire convenablement
fonctionner.
Son visage,
comme son accoutrement,
charmant, trahissait l’abnégation. Elle semblait être une de ces créatures promises
à un destin banal mais que le sort avait placé sur la route d’un génie, qui, malgré son statut, se faisait
traiter avec dédain.
Carlotta regarda son
frère. En dépit de son jeune âge, elle
possédait dans ses gestes, son attitude, sa voix, l’évidence d’un feu qui au
premier regard consumait. Elle ne
connaissait pas le doute mais le vertige
de celle qui, condamnée à toujours briller, se conforme à ce qu’elle doit devenir. Tout effort, toute adaptation à autrui étaient interdits, même pendant toutes ces années de guerre où s’excuser d’être en vie était un lieu commun.
« Silence », dit-elle. Et elle se dirigea vers l’escalier, sa camériste courant
à ses basques.
Son frère observa la panique gagner leur hôtesse, qui tenta de s’interposer avant de s’immobiliser, rejetée d’un hochement de tête.
La pluie atteignit au
visage la pauvre femme.
« Du silence. Savez-vous ce que c’est ? ».
Elle était déjà dans les
habits du rôle pour lequel le sculpteur l’avait fait venir à Meudon. Une enfant à la peau laiteuse, décoiffée, ivre de mille feux sur ces marches recouvertes de poussière.
« Mon mari vous attend dans son atelier, fit Rose. J’ai préparé une chambre
pour votre famille.
Je suis désolée, vous allez devoir vous serrer. Toutes les autres ont été
louées à des officiers. La guerre nous oblige à prendre
l’argent où il est, on n’a pas toujours le choix.
-Ma sœur ne se formalise
pas. Votre époux nous a prévenus.
Elle passera la nuit à travailler et donc souhaite commencer au plus vite.
-Ça
a dû
être pénible, ce voyage, pour
les petites, ajouta la vieille
femme. On n’a pas
l’habitude des bébés, mon mari n’est point patient. C’est à se demander
s’il ne tolère que ces femmes posant pour lui.
Mais je bavarde … ».
Tous trois la suivirent à
l’intérieur de la demeure. La
poussière avait envahi tous les recoins.
Depuis l’embrasure d’une porte, ils
aperçurent, assis autour d’une table basse,
deux vieillards en uniforme à la barbe bien fournie
qui sirotaient un alcool. Il régnait dans la maison une nauséabonde odeur de tabac froid.
Il était à peine pensable
qu’un tel génie, célébré au-delà de frontières,
puisse vivre, à son âge, dans un pareil capharnaüm.
Plus le groupe s’enfonçait dans la
propriété et plus la saleté s’y affichait. Les parquets étaient
recouverts de crasse, comme si le malin s’était peu à peu approprié tout ce que le goût avait accumulé pour souiller jusque dans ses
plus obscurs replis l’œuvre de toute une vie.
Le jeune
homme semblait profondément choqué, comme
si, ayant pénétré l’antre de ses plus chers désirs,
il les avait découverts mués en pourriture. Sa sœur marchait en tête
de cortège.
L’hôtesse ouvrit une
porte. Une chambre avec un lit
était dressée, le feu crépitait dans la cheminée.
Le regard fixe, Carlotta posa sa main sur l’épaule de
celui qui portait les deux enfants et le pressa à entrer.
« Fais comme on a dit.
Elles dormiront bien.
-Tu viendras les embrasser ?
-Elles
dorment déjà. Reste
là, maintenant ».
La troupe reprit sa
marche dans le couloir puis elle
gagna les dépendances.
Ils descendirent un petit
escalier aux marches de pierre,
qui se terminait par une porte imposante.
Carlotta sentit
le vent frôler
sa nuque.
Elle retint son souffle. C’était là, tout près
…
La maîtresse des lieux
saisit une clef de sa poche, l’introduisit dans la serrure et ouvrit.
Les éclairs de la foudre illuminèrent l’espace.
La camériste poussa un cri. Elle avait surpris
une statue grimaçante au corps décharné.
« Horreur !, cria-t-elle alors que
Rose allumait une chandelle.
-La première fois ça surprend. Mon mari ne s’en rend pas
compte, ça n’est pas catholique.
-Sublime
…, fit le jeune homme. Quel réalisme, c’est effrayant ! Comment cette vision
a-t-elle pu naître des mains
d’un homme ?
-Je
n’en sais rien. Mais je sais ce que ça lui coûte.
Quand il est plongé dedans, il ne s’appartient pas. Je pensais qu’avec
l’âge cela allait s’apaiser, mais c’est devenu de plus en plus absorbant.
-Vous voulez dire que … ?
-Je
ne veux rien dire d’autre », répondit-elle.
On pouvait distinguer les parois de pierre. Le lieu ressemblait à une grotte plongeant vers le centre de la
terre.
Carlotta s’était
approchée d’une petite gargouille. Sa tête pouvait
tenir dans la paume d’une main. Plus
elle la regardait et plus ses traits
ressortaient. Deux yeux d’un noir absolument brut, surgissant d’un masque blême.
« Ma sœur a trouvé l’inspiration
…
-Laissons-la prendre ses
aises. Tout le monde sera descendu
pour le souper, elle pourra se préparer.
Mon époux est prévenu. Ne vous formalisez pas, vous verrez, il
n’est pas très loquace. On sort peu. A vrai
dire, votre représentation était son unique escapade depuis
les premiers vents
de l’hiver.
-Je ne suis point venue pour faire la conversation,
répondit-elle.
-Avec
cette compagnie je suis sûr que Carlotta
se sentira chez elle, ajouta son frère. Elle
peut rester sans dire un mot pendant des heures.
Mon ange, tu ne veux pas que je l’attende avec toi
?
-Laisse-moi, Giorgino. Va t’amuser ».
Autour d’eux, les statues
veillaient d’un sommeil léger.
(To be followed)
Atteindre l'immortalité au prix d'un double crime. Devenir le dernier modèle de La Porte de l'Enfer, à quelques mois de la mort du grand sculpteur Auguste Rodin. De cet enfer naîtra vingt ans plus tard une fleur empoisonnée, rôdant dans un Paris livré au givre de l’hiver. Ré-ouvrir cette porte funeste, n’est-ce-point, finalement, apprendre à se libérer de ses chaînes ?
LA PORTE DE L’ENFER – Roman fantastique de
Christophe Cros Houplon paru le 11 juin 2008, en vente sur www.thebookedition.com

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