Le destin miraculeux des artistes accomplis.

 

A la longue liste des écrivains et des poètes maudits dont la vie se résume à une succession de malheurs ou pour lesquels le processus d’écriture demande efforts et sacrifices s’oppose une autre sur laquelle on se penche d’autant moins que le tragique n’est pas l’épicentre de leurs biographies : celle des écrivains heureux et accomplis. Liste dans laquelle je me glisse.

Quand écrire procure pareil sentiment de plénitude, ne demande absolument aucun effort, aucune préparation, aucune concentration, au point que d’être souvent interrompu en cours d’écriture n’altère en rien ni mon humeur ni ce que j’écris, et quand au travers d’une existence comme toutes les autres faites de hauts et de bas la note demeure optimiste, légère et combative, on peut sans hésitation s’autoqualifier comme je le fais ici d’écrivain accompli. Accompli en ce sens que l’écriture traduit son auteur quel que soit le sujet ou la forme littéraire choisis, et offre à celui-ci un contentement qui le rend de fait distant pour ne pas dire imperméable à la réception de ses œuvres. Celles-ci étant nées en lui et le traduisant entièrement, elles ne tirent à ses propres yeux leur suc que de la joie simple qu’il éprouve quotidiennement de ce fluide qui en lui jamais ne se tarit, et non des avis, fussent-ils dithyrambiques, de ses lecteurs.

L’œuvre, la mienne, s’écrit avec une telle grâce, une telle facilité et un tel plaisir qu’en soi en tant que processus créatif elle suffit à combler celui qui livre après livre, chapitre après chapitre, la façonne brique par brique. Il est sans doute mal vécu pour beaucoup que de lire qu’un auteur non pas se fiche mais se tient à distance de chacune et chacun le lit, car il créée de fait une distance qui n’est pas du ressort de celui qui s’étant saisi de l’œuvre et l’ayant faite sienne pense qu’il en est de même dans sa relation à l’écrivain.

Or celui-ci peut et a le droit de se sentir libre et de vivre comme un homme libre, et cette liberté affichée, crânement assumée, renvoie certains par simple comparaison à un manque intérieur. Non seulement je ne créée pas comme lui mais en plus il dit créer non pas pour moi mais d’abord et avant tout pour lui ?

On tend, aujourd’hui où argent et pouvoir prédominent, à songer que les créateurs et les artistes sont les salariés et les obligés de celles et ceux qui les produisent directement ou indirectement par le simple achat de leurs œuvres. Je postule que ceci est une vue de l’esprit.

Quiconque créée avec bonheur sait qu’il projette son monde intérieur né des années d’enfance sur une œuvre et que celle-ci ne dépend que de lui. Personne pour te souffler quoi peindre, quoi filmer, comment chanter ou quoi écrire quand tu es seul face à ta toile, à ta page ou à ta partition. En cette simple posture quiconque créée devient démiurge et en cela maître de ses horloges artistiques, lesquelles rencontreront ou pas un public.

Nous sommes face à un processus essentiel en cela que traduisant notre essence, celle-là que dans nos rêves d’enfants nous visualisions jour et nuit, elle demeure le plus bel accomplissement qui se puisse concrétiser au sens d’un parcours de vie. Et cette essence étant en soi unique car rattachée à un et un seul, elle ne peut en tant qu’essence de dépendre de quiconque d’autre et donc des regards, des avis, des approbations et des critiques, lesquels tels des projections se déploient tandis que stylos, pinceaux et instruments de musique sont rangés dans leurs étuis respectifs.

C’est là le destin miraculeux que vivent les artistes accomplis.





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