Renaud Burel sur les sentiers de la gloire des poètes tragiques.


« Avais-je nagé assez longtemps, assez fort, assez profond, assez loin ? Il fallait avoir lu cent mille livres, il fallait que le jus de tous les livres écrits et jamais écrits transpirent à mon front pour faire le vin nouveau des nouveaux messages. Avais-je bu assez de livres ? »

Unique trace écrite d’un poète de Ménilmontant nous ayant quittés sans prévenir à l’âge de quarante-six ans en 2010, Château-Rouge Hôtel, dont l’influence borgésienne semble transpirer à même un texte fait d’allers et retours entre récit et réflexion sur ce dernier en train de s’écrire, passé et présent, rêveries et désillusions d’un auteur qualifié de son vivant de maniaco-dépressif, appartient à ce sous-ensemble que l’on nomme méta-littérature et qui nous semble provenir des enseignements des maitres du surréalisme.

En effet ce que consigne par fulgurances ce long récit en forme de dérive existentielle traversée par des élans de grâce est comme l’indique l’extrait mis en exergue une lutte entre un individu ayant traversé des épreuves déstructurantes autour d’une addiction à l’alcool et des séjours en institution psychiatrique et un destin d’écrivain, ne cessant comme le fut son existence d’être contrarié.

De cette douloureuse impuissance nait ce qui se donne à lire, ces gouttes de sang, ces perles au front que sont ces mots âpres et fiévreux nés de ses années de lecture et de proximité désolée avec les plus grands poètes sous l’ombre desquels toute sa vie il a vogué. Il y a dans Château-Rouge Hôtel un sentiment permanent d’instabilité et de rupture, tant du récit que du fil de vie qui l’inspire, lesquels tels les filins invisibles des anges des Ailes du désir peuvent à tout moment craquer.

Renaud Burel, dans la chair même de sa prose lyrique secouée de décharges électriques, est tel un ange incarné qui ne cesse de chercher dans les chemins de perdition de ses errances cette lumière d’amour traversée par des éclats de magie. Dans ce poème traversé de compulsions amoureuses, alcooliques et toxicomanes, à la difficulté et de vivre et d’écrire répondent par saillies joie d’être et bonheur d’écrire. Le récit, la réflexion sur le récit en train de s’écrire, tant sur l’absurdité de ce fil de l’écrit faisant sur le plan temporel un tour de manège où l’on revient à la fin au point de départ : tout dans le maelstrom émotionnel du poète maudit conduit tout autant vers une tombe au Père Lachaise qu’en direction des cieux.

Funambule sur le point de tomber et retenu par son seul verbe, Renaud Burel, yeux mi-clos, avance mot à mot sur un fil, le fil d’un roman aussi surréaliste que suressentialiste qui oscille entre le journal de bord d’un ange et le registre d’un fantôme. Tel Damiel éprouvant par amour dans Les ailes du désir l’envie de revêtir la condition humaine, le narrateur tenant la plume de cette première et ultime œuvre littéraire semble éprouver toutes les difficultés du monde à s’incarner tandis que l’ombre de la mort et les affres de la folie le guettent.

De ce processus créatif où individu, auteur, récit et chemin de vie se confondent, l’écriture seule sortira victorieuse. Inscrivant Renaud Burel à la suite de Rimbaud et Baudelaire sur les sentiers de gloire des poètes tragiques.



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