Affaire Patrick Bruel : critique d'une société du spectacle prédatrice

 

L’affaire Patrick Bruel soulève sur le plan de notre rapport au corps de l’autre un certain nombre de questions qui traversent avec acuité une société française tendue à l’extrême par des montées des violences du haut en bas de l’échelle sociale sur à peu près tous les plans.

Toute société en crise a besoin pour d’une certaine façon souffler non pas de se désigner un ou plusieurs boucs émissaires (certains partis ou segments de la population le font mais pas la société dans sa globalité, loin de là) mais d’expurger au travers d’un certain nombre de cas emblématiques ces violences.

Les affaires de violences sexuelles commises possiblement (restons prudents tant que l’affaire n’a pas été jugée) par le chanteur star qui dans les années 1990 créa en France un mouvement d’hystérie féminine appelée « bruelmania » sur de jeunes femmes étant toutes très en deçà de son statut social et de son pouvoir – ces affaires ont non seulement à voir avec les violences faites aux femmes, violences tant physiques que psychologiques, qu’avec un sujet plus vaste qui est celui de la prédation.

Le comportement de prédation est en effet un impondérable dans une société où le pouvoir est à ce point mis en avant et notamment celui d’icônes, ici de la chanson et du cinéma, lesquelles icônes se tiennent dans leur très grande majorité à distance de ce comportement prédateur, comportement pouvant également toucher des individus en bas de l’échelle sociale.

Bruel est à la fois le mâle dominant, la vedette qui attire les jeunes femmes comme des mouches et qui doit se protéger de la foule de ses admiratrices lorsqu’il se déplace, et l’incarnation de celui qui étant convoité s’accorde tout droit sur quiconque lui fait envie. Toutes ses victimes présumées, en l’occurrence uniquement des femmes, le disent : lorsqu’il les ciblait, seule sa volonté à lui comptait, et quelque refus que ce soit de quelque manière qu’il lui fut exprimé non seulement ne le freinait en rien mais l’excitait davantage.

Le comportement de prédation se situe là.

Un autre angle est systématiquement abordé par toutes ces victimes présumées : la dimension double-face de ce personnage qui est à la fois un homme privé et un homme public, également un joueur de poker aguerri. Bruel le prédateur (en privé) redevient l’homme public charmant dès qu’il a obtenu ce qu’il voulait, et la métamorphose de l’un vers l’autre ne nécessite que quelques instants. C’est sa dimension Docteur Jekyll et Mister Hyde, à rattacher, ce qui dans la ligne de défense qu’il choisit transparait, avec sa dimension de joueur de poker : entendre par là un joueur de poker menteur.

Prédateur et joueur de poker, Bruel se dédouble, chasse, obtient ce qu’il veut, redevient son masque puis nie tout jusqu’à la prochaine partie.

Pour lui le corps et la volonté de l’autre, ça n’existe pas en ce sens que c’est un objet à posséder puis à jeter, comme on jette un kleenex usagé. La foule de ces nombreuses jeunes femmes prêtes à s’évanouir sur son passage en hurlant son prénom a créé en lui un mécanisme psychologique de type miroir déformant : n’importe laquelle de ces femmes, jeunes et de modeste condition, qu’il a ciblées, il la confond à cette foule anonyme qui le prend pour un Dieu. Donc il se sert, puis il jette, oublie, nie, et passe à la suivante, que ce soit dans une loge, un salon de massage, un couloir de salle de spectacles ou une cabine de toilettes publiques.

Celui dont tant de jeunes femmes ont fait demi-Dieu se retourne contre elles et les viole une à une sans avoir pleinement conscience de le faire. A ses yeux la proie consent car la proie en soi n’existe pas.

C’est le sens de son silence pendant des années où il fut accusé, également celui de sa première prise de parole lorsque l’une de ses victimes, Flavie Flamant, comme lui extrêmement populaire donc distincte de toutes les autres, l’accusa. Elle, il l’a connue inconnue alors qu’elle avait seize ans et lui trente, mais depuis elle a suivi le même chemin que lui, un chemin de star populaire, donc son égale.

Là, l’accusation, on en a été témoins, a frappé sa cible, et le prédateur s’est mis à nu.

Pour Bruel seul Flavie Flamant et ses accusations comptent : le reste, c’est-à-dire toutes les autres, toutes ces inconnues, tout cela ne l’atteint pas. Avec elles il peut bluffer comme le fait un joueur de poker menteur qui se dédouble plus ou moins consciemment. Avec Flavie Flamant il ne peut tout bonnement pas. Et c’est à partir d’elle que le monde de la production discographique, de la scène, des radios et en général du spectacle va se retourner contre lui. Ce monde qui jusque-là lui était acquis.


On le voit, ce n’est pas simplement Bruel qui est prédateur mais la totalité de ce milieu professionnel dans lequel il a grandi. Prédateur par complaisance à la fois de ces femmes composant le public et des membres des leurs qui se font prendre sur le vif.

Souvenons-nous : avec les affaires Depardieu, Poivre d’Arvor, Besson et Adèle Haenel nous avons observé ce même phénomène de soutien qui soudain se retourne pour exclure la brebis galeuse. Et ça, ce mouvement de survie de la galaxie du monde du spectacle, que ce soit dans la musique, la télévision ou dans le cinéma, c’est bien plus intéressant à étudier que le seul cas de Patrick Bruel, fut-il gravissime en soi. Car il traduit vraiment notre société, sa dimension prédatrice et rapace où certains demi-dieux s’accordant des faveurs sur quiconque leur foutent la trique sont soutenus en silence par la communauté de ces élites que la foule s’est choisie.

A faire de certains de leur vivant des êtres qui parce qu’ils ont du talent, de la notoriété voire du génie ont tellement plus de droits que le commun des mortels et où des foules anonymes se prosternent sur leur passage, on crée à la marge des prédateurs comme dans le cœur même de ce système un œsophage qui conserve au chaud, digère puis au besoin recrache.


L’affaire Bruel ce n’est pas tant le destin d’un homme qui se sera cru tout permis que le système qui en toute connaissance de cause l’aura laissé prospérer impunément en le couvrant de louanges pendant pas loin de quatre décennies.




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