LE CYCLE DES PRINCES D'AMBRE de Roger Zelazny : une date dans la littérature SF et d'héroic fantasy.

 

Publié à compter de 1970, le Cycle des princes d’Ambre constitue l’œuvre majeure de Roger Zelazny, un des papes de la littérature de science-fiction et d’héroic fantasy, né en 1937 en Ohio et mort à l’âge de 58 ans, contemporain de Franck Herbert et dont un des romans reçut un prix ex aequo avec le célébrissime Dune.

Les Princes d’Ambre, ce sont dix volumes répartis en deux sagas de cinq livres, le cycle de Corwin et le cycle de Merlin. Tant par leur style empreint de poésie que par l’originalité d’un univers mêlant mythologies, univers quantique et technologique et philosophie à une intrigue onirique, il reste un pilier insurpassable non seulement de ce qu’on pourrait appeler le ghetto SF mais de la littérature américaine du XXème siècle.

Diplômé en littérature et passionné par le théâtre élisabéthain (les références shakespeariennes foisonnent dans Ambre), Zelazny pose une réflexion métaphysique plongeant autant dans le monde de la physique et des multivers, c’est-à-dire de l’existence de plusieurs univers parallèles dont certains sont les reflets d’autres, que dans la métaphysique, opérant au travers de la métaphore d’un monde orchestré autour d’un pôle de stabilité appelé Ambre et se reflétant dans des Ombres (dont Ombre Terre) une adaptation du mythe de la caverne de Platon, dans lequel le monde des idées, unique monde réel, se reflète sur les parois de la caverne en autant de mondes sensibles.

La dimension mythologique, faisant penser aux dieux grecs qui sans cesse entrent en lutte pour le pouvoir, s’opère autour de neuf princes d’Ambre, de princesses, d’enfants batards, tous nés d’un seul père, Obéron, en l’occurrence démiurge absent dont les enfants masculins issus de différentes couches entrent en lutte pour prendre possession d’Ambre, c’est-à-dire du monde stable. Tous ont comme pouvoir la capacité à voyager d’ombre en ombre, mus par une vélocité exceptionnelle et une aptitude à faire s’amenuiser la barrière spatiale.

Cette aptitude fait évidemment penser aux psychédéliques en vogue en 1970, au lendemain de Woodstock aux USA notamment, et à cette aptitude qu’ont les individus sous substances à pénétrer des univers parallèles qui sont le reflet de leur sensibilité, également à l’effet des produits injectés dans leurs veines. On le voit, Zelazny met en scène des univers qui a priori semblent totalement hermétiques les uns par rapport aux autres et ainsi parvient à cette originalité saisissante. Le réel, à la lecture des Princes d’Ambre, laisse progressivement la place selon des rituels (les atouts, la marelle …) à des mondes parallèles, lesquels recouvrent ce qui a précédé et le remplacent momentanément.

Cela fait penser avec cinquante ans d’avance (référence à cet ordinateur quantique créé par Merlin dans le second cycle) aux pouvoirs actuels de l’intelligence artificielle et des univers Meta, lesquels comme les drogues psychédéliques permettent par addiction de complètement reprogrammer le mental donc le cerveau, ici la réalité vécue des personnages.

L’idée du démiurge dans Ambre est obsédante car posée en creux : Père est le grand absent. Père, tel que le roman d’heroïc-fantasy de Zelazny le pose, c’est aussi bien Zelazny qu’Obéron. Au second les fils et les filles ont manqué, au premier les personnages ont décidé de s’échapper. Leurs fuites et leurs esquives d’Ambre en Ombres en passant par les cours du Chaos, armés d’épées aux pouvoirs surnaturels, de magie comme de malice, les rendent fluides, instables et par essence imperméables à la stabilité ambrienne. Tels les héritiers du Roi Lear de Shakespeare, ils n’ont de cesse de se mettre en guerre et en mouvements, créant avec leurs déplacements des mondes aussi mentaux que parallèles, les Ombres, plutôt que de s’ancrer dans le monde des idées de la caverne de Platon.

Seuls parmi eux, Benedict, l’ainé ambidextre ayant avec lui mille ans d’exercice du combat, en cela insubmersible stratège, se tient, plus qu’à distance, aux aguets. De tous il est le seul que le pouvoir sur Ambre n’intéresse pas en ce sens qu’en lui la stabilité est déjà là. Incarnant Ambre par la force surnaturelle de cette épée qu’il n’utilise qu’en tout dernier ressort parce qu’elle ne peut que le faire triompher de quiconque l’affronte en combat, il est parmi eux le seul à incarner la justice donc la clémence. En ce sens Bendict est à la fois le plus beau personnage de la saga, également le plus souvent absent.

Le monde d’Ambre, celui de son auteur, équivaut en termes de puissance à celui d’Herbert, l’auteur mythique de la saga Dune. Encore plus symbolique pour ne pas dire hermétique tellement il puise à la source de la poésie pure (avant d’écrire de la SF, Zelazny a pendant des années écrit de la poésie), Les princes d’Ambre est un OVNI dans la littérature, autant inspiré par les œuvres philosophiques, mythologiques, théâtrales et littéraires du passé que fasciné par la science quantique en devenir.





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