Spirou : on ne peut jeter le trésor d'un enfant.

 

Hebdomadaire de bande dessinée née en 1938 en Belgique, « Le journal de Spirou », devenu peu après « Spirou », deviendra à compter de son numéro 1976 paru très exactement le 26 février 1976 alors que j’étais âgé de dix ans le compagnon de la fin de mon enfance, de toute mon adolescence et des toutes premières années de mon âge adulte jusqu’à ce qu’à mes vingt-et-un ans en 1986 une personne décide de mettre à la poubelle la totalité de ma collection accumulée sur dix ans. Mettant ainsi au rebus mes plus beaux souvenirs d’alors.

En couverture de ce numéro 1976, un certain Papyrus, jeune héros égyptien tenant dans ses bras inanimés une princesse à la peau bleutée et faisant face à un dragon. Ce Papyrus sera avec d’autres l’un des héros auxquels je m’attacherai le plus. Dans le numéro suivant apparaitra celle qui d’entre tous obtiendra à mes yeux la place la plus importante dans ce qui restera son plus bel album : Yoko Tsuno dans La frontière de la vie.

A compter de ce mardi 26 février 1976, le petit garçon que j’étais a trouvé son fil d’or au travers de ce merveilleux illustré que des dizaines de milliers de lecteurs, y compris adultes, dévorent. Pendant dix ans le rituel sera le même : chaque mardi se lever tôt, avaler vite un chocolat chaud, se précipiter où que je sois en direction du marchand de journaux, s’asseoir sur le trottoir en attendant l’ouverture, enfin tendre la pièce de deux francs, se saisir du trésor et sur le même trottoir le dévorer avant de recommencer cent fois jusqu’au mardi suivant.

Plongé dans l’antre de mes héros, Tif et Tondu, Garonne et Guitare, Isabelle, Natacha, Buck Danny, Les Schtroumpfs, Johan et Pirlouit, La patrouille des castors, Archie Cash, Les petits hommes, Gaston Lagaffe, Boule et Bill, Sibylline et tant d’autres, je parviens à m’extraire de ce monde, à m’échapper tant des miens que des cours de récréation de ce collège sinistre et à recréer mon univers en leur compagnie. Dans ce tête-à-tête émerveillé personne n’a droit de cité, personne ne peut entrer, s’imposer, ordonner, humilier ou gronder. Il y a un petit garçon qui deviendra adolescent puis jeune adulte et puis ces figures familières devenues en lieu et place des collégiens mes amis.

En tout moment, en tous endroits ils sont là. L’illustré est à portée de main, dans le casier de la classe où sont rangés les livres scolaires, planqué dans un classeur, prêt à être posé sur les genoux tandis qu’au tableau le professeur annone son cours d’une voix trainante, dans la chambre, posé sur le haut de la pile, laquelle se dédoublera puis triplera avec les ans.

Ce qui pour moi constitue le joyau de mon existence deviendra vite tant l’objet de chantage (la punition étant systématiquement « interdiction de Spirou » pendant un temps à la moindre bêtise) que celui d’invectives et de moqueries. Tous veulent que je le lâche pour les rejoindre et me mêler à eux, tous raillent cet appétit que j’ai à ne pas le lâcher, tous, parents, professeurs, élèves, tout le monde entend me contraindre à le lâcher, à abandonner mon univers, à refermer mes rêveries et à les rejoindre de force dans cette réalité qu’ils entendent m’imposer et dont je ne veux pour rien au monde.

Ça ira jusqu’à la totalité de la collection jetée. Comme ça, sans un mot d’excuse.

Qu’importe, je ne t’appartiens pas.

Quelques années plus tard  -quinze ans après de mémoire-, me baladant sur les quais de Seine je découvrirai chez des bouquinistes des albums reliés de ces numéros de mon illustré préféré, ceux qui furent en 1986 jetés. Un à un je les rachèterai. Et finirai avant mon envol par les entreposer dans la maison du Lot. Où je n’ai plus mis un pied depuis dix ans.

Ils les ont sans doute une nouvelle fois jetés.

Qu’importe ! Ils n’ont pas davantage prise aujourd’hui qu’ils ne l’avaient en son temps sur ce trésor que l’on porte pour la vie dans un cœur d’enfant.



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