On n'enterre pas que le timbre rouge ... (extrait de INVENTAIRE AVANT DISSOLUTION de Christophe Cros Houplon - 2023)

 

Fini, le timbre rouge de La Poste, dont le volume avait diminué de quatorze fois en quatorze ans et le prix augmenté de 148 % en dix ans ! Fini depuis le 1er janvier, dixit Philippe Dorge, Directeur Général Adjoint en charge de la branche Courrier Colis de ce qui fut un service public. Trop polluant, trop peu écologique, trop cher, ce service de base destiné à disparaître d’ici quelques années, autant prendre les devants et fêter le nouvel an en le mettant au pilori. Pensez, 3 avions et quelques 300 liaisons par camions chaque jour, des moyens de plus en plus disproportionnés au regard d’un volume en baisse de 15 à 20 % chaque année. Quel gâchis !

Philippe Dorge, il a ses raisons que la raison ne peut ignorer. Bilan carbone, préservation de la planète, l’acheminement de moyens de transport pour un volume d’envois moins important : le voyant rouge du changement est allumé. Philippe Dorge, avec lui toutes celles et tous ceux qui font de la modernité une religion le disent : le monde de Jour de Fête est terminé, on est au numérique, aux QR codes, aux paiements sans contact. On y va tous, unis ou pas, au forceps s’il faut, la France de 2030 n’attend pas, la France de 2030 n’a plus de temps à perdre.

Sauf que voilà. Il se trouve que La Poste demeure, en dépit de son changement de statut de 2010 en société anonyme à capitaux 100 % publics un bien commun destiné à tous les français devant assurer un même service à tous sur la totalité du territoire. Ce qui, de facto, quels que soient les efforts du Groupe La Poste pour assurer coûte que coûte le service remplaçant le timbre rouge, se heurte de plein fouet au réel à l’instant t. Lequel réel semble faire office de variable d’ajustement.

13 millions selon l’INSEE sont illectronistes, forme moderne d’illettrisme qui place celles et ceux qui en souffrent dans une situation de handicap face à un réel qui les a largués délibérément avec l’argent de leurs impôts. 13 millions, cela fait, excusez du peu, pas loin d’un sur quatre. Français pour qui ce qu’on qualifie de fracture numérique se manifeste par l’humiliation à ne plus comprendre et encore moins savoir accomplir ces mille et une opérations du quotidien qu’ils faisaient autrefois si aisément. Déclarer ses impôts, prendre l’essence à la station-service, installer les chaînes de télé, contacter sa banque, envoyer des colis ou renouveler une pièce d’identité, joindre un service après-vente : tout est devenu incompréhensible, onéreux en temps, en déplacements comme en espèces sonnantes. Si certains apprennent et s’adaptent, d’autres, fort nombreux, même armés de la meilleure volonté, n’y parviendront jamais.

D’autant que sur ces 13 millions d’exclus de la Start Up Nation chère à nos élites, nous compterons un nombre phénoménal de personnes âgées. Une sur deux après soixante-quinze ans ne possèdent pas d’ordinateur et n’ont pas tenu de smartphone en main pour autre chose qu’appeler, et encore, non sans difficultés.

Ces petites vieilles et ces petits vieux, comme on dit, on en connaît tous, de près ou de loin. Ce sont nos grand-mères, celles qui paniquent au moindre courriel des impôts, qui appellent au secours pour ces formalités qui ne nous prennent que quelques clics. Pour elles, pour eux, la disparition de ce petit carré rouge, le monde familier s’évanouit. Un peu plus de matière à se faire du sang d’encre. Un peu plus d’angoisse. Un peu plus de dépendance vis-à-vis d’autrui. Un peu moins d’une autonomie qui ne reviendra plus.

Cette fracture numérique, qui se manifeste par des exclusions qui ne disent pas leur nom, se creuse dans une société qui n’a plus que le mot inclusion à la bouche. Il y a les nouveaux inclus, ceux dont on parle et dont on se vante de leur ouvrir les bras, et les nouveaux exclus, ceux auxquels on ne pense guère qu’en termes d’injonctions à s’adapter à un réel renouvelé. Et d’une certaine façon, certains de ces exclus, dont beaucoup faisaient partie de ces 13 millions, s’étaient réveillés en nombre après des années à subir les conséquences de décisions aussi raisonnables qui les avaient assommés au point de les avoir totalement invisibilisés.

En soi la disparition de ce timbre rouge n’est pas grand-chose, même si elle réveille à juste titre les indignations d’une population privée de sa voix au chapitre dans ce qui les touche, et de ceux ignorés par un management réformant en vase clos à tout va. La solution numérique de rechange, facturée 6 centimes plus cher, est déjà prête à l’emploi, et les agents de La Poste feront les frais de la grogne populaire. Laquelle grogne, à défaut de s’éteindre, s’habituera en pestant à froid pendant la saisie de ses trois feuillets sur laposte.net.

En tant que symbole, cette disparition décrétée d’en haut d’un outil à la portée de tous au profit de sa version numérique rendue obligatoire du jour au lendemain est un magnifique raccourci du pouvoir dans son rapport aux petites gens : de plus en plus déconnectés d’un pays profond qu’ils pilotent par indicateurs de gestion et éléments de langage, nos dirigeants n’en finissent pas de les rendre de plus en plus handicapés en transformant la moindre de leurs démarches en chemin de croix.

Ces connectés du numérique-roi sont en train de gentiment pousser vers la sortie les plus fragiles, en leur ôtant un à un tous leurs repères.

Adapte-toi, ou crève, puisque ce monde n’est plus le tien.

On n'enterre pas que le timbre rouge ...





Comments

Popular posts from this blog

Tocards du web : Jim le veilleur

Meyer Habib ou le terrorisme identitaire.

Faites entrer l'accusé : Pascal Treffainguy.