Balzac et la comtesse Hanska : un amour dévoré par la littérature.
« M. de Balzac sait beaucoup
de choses des femmes, leurs secrets sensibles ou sensuels ; il leur pose,
en ses récits, des questions hardies, familières, équivalentes à des privautés.
C'est comme un docteur encore jeune qui a une entrée dans la ruelle et dans
l'alcôve », écrivit Sainte-Beuve au sujet du célébrissime
et génial romancier, introduisant ainsi l’immense attrait que cet homme plutôt
replet et de petite taille exerça toute sa vie durant sur la gent féminine, notamment
et surtout au sein de la noblesse, dans laquelle l’auteur de « La femme de
trente ans » multipliera toute sa vie durant les conquêtes.
Précédé
par une œuvre littéraire où sa compréhension fine de la psychologie féminine
tendait à faire fondre les cœurs, celui que ses contemporains décrivirent comme
un forçat rivé à l’ambition qu’il s’était assigné à lui-même, celle qui lui fit
construire la plus grande cathédrale romanesque jamais rédigée en France et qui
le faisait à force de café écrire jusqu’à vingt heures par jour, fut toute sa
vie durant un amoureux enflammé accumulant passions, aventures sentimentales et
maîtresses se succédant dans un ininterrompu tourbillon sentimental. Mais dans
ce tableau de chasse fiévreusement entretenu pendant des décennies, une femme,
une seule, occupa son cœur, de 1832 à sa mort en 1850. Celle que l’histoire a
retenu sous le nom de la comtesse Hanska demeurera la grande passion de Balzac
et pénètrera à ses côtés la grande histoire.
Dix-huit
ans d'amour, seize ans d'attente, deux ans de bonheur et six mois de mariage :
telle sera la folle épopée romantique de ces deux-là, que quatre-cent-quatorze
lettres envoyées par Balzac à celle qui deviendra son épouse à quelques mois de
sa mort nous conteront. La passion entre Honoré et Evelyne, celle-là qui relie
une lectrice admirative à un écrivain de génie, naitra comme dans certains romans
classiques sous une forme épistolaire avant de trouver sa prolongation dans une
vie contrariée, la riche comtesse polonaise étant jusqu’en 1842, année de la
mort de son époux, mariée à un maréchal.
Lorsqu’à l’automne 1831 Evelyne
Hanska envoie depuis la Russie à celui qui venait de connaître un triomphe avec
« La peau de chagrin » une première lettre anonyme signée « L’étrangère »,
lettre qu’il ne recevra que le 28 février de l’année suivante, il ne s’agit
guère que d’un jeu avec ses dames de compagnie afin de tromper son ennui. Et cette
lettre sera lue par son récipiendaire comme le point d’ancrage de ce qui s’apparentera
à une variante autour de liaisons aussi sentimentales que dangereuses.
Aussi fou que cela puisse paraître,
le romancier tombera fou amoureux de l’autrice de cette première missive, à
laquelle il répondra en publiant une annonce le 2 avril 1832 dans La gazette de France. Annonce dont ne
pouvait prendre connaissance la mystérieuse étrangère, le périodique étant
interdit de publication en Russie, ce qu’ignorait Balzac. La comtesse lui
enverra alors une seconde missive en novembre 1832 en lui demandant cette fois
de bien vouloir en accuser réception dans le journal La Quotidienne.
Cette fois l’aventure sentimentale
est lancée. Ceux qui deviendront amants à compter d’une première rencontre
organisée le 25 septembre 1833 à Neufchâtel en Suisse en présence du mari de la
comtesse sont parvenus pour la première fois à communiquer. Un faire-part dans
un journal réceptionné par l’admiratrice polonaise, et dès la troisième lettre
Honoré lui déclare sa flamme.
On pouvait, en ces temps-là tomber
amoureux à la lecture d’une simple lettre. Celle-ci, recouverte par un sceau,
passait les frontières et était parfois remise par l’intermédiaire d’une gouvernante
discrète, comme ce fut le cas pour Madame Hanska, à qui les lettres de Balzac
étaient remises par Henriette Borel dite Linette, laquelle s’occupait de sa
fille unique.
Lors de leur première rencontre au
bord du lac de Neufchâtel en compagnie de l’omniprésent mari, les amants
épistolaires parviendront in extremis à échanger un premier baiser et un serment :
s’attendre jusqu’à la mort du comte.
A Neufchâtel, elle
lui apprend enfin son nom, Éveline Hanska. Née à Rzewuska, de noble souche
polonaise, Éveline Hanska était l’épouse d’un riche propriétaire terrien, de vingt
ans son aîné, et la mère d’une petite fille de quatre ans, la seule de ses
enfants qui eut survécu. Elle vivait retirée dans son domaine de Wierzchownia,
en Ukraine, et trompait son ennui en lisant des romans français.
Les deux amants parviendront à se
revoir en tête-à-tête vingt-quatre heures en janvier 1834 à Genève, un « jour inoubliable » pour l’écrivain.
Puis il leur faudra attendre près d’un an et demie pour se retrouver à Vienne
sans pouvoir partager un seul moment d’intimité. Avant de ne plus pouvoir se
croiser pendant huit interminables années.
1842 : Evelyne Hanska devient
veuve, et Balzac, dont la production littéraire comme la vie bouillonnante ont
accumulé de quoi remplir une bibliothèque et cinq existences, entrevoit la
possible réalisation de son rêve de toujours, l’épouser.
En juillet Balzac part pour
Dunkerque d’où il rejoindra Saint Pétersbourg. Les retrouvailles, entre juillet
et octobre, furent bouleversantes. « Comment ne pas dire tout ce qu’il y a dans cet
être de grandeur et de bonté, d’élévation et de douceur, d’intelligence
flamboyante et de jeunesse de cœur fraîche, gracieuse, printanière, ce cœur
sans égal n’a pas ralenti ses battements depuis sa première émotion. Il sent
aujourd’hui comme il sentait à seize ans », nota Mme Hanska dans son journal.
Effrayée par les dettes accumulées
par le romancier, également par les rumeurs autour de ses conquêtes amoureuses,
Madame Hanska, à la tête d’une immense propriété et de plus de milles serfs,
hésitera longuement à convoler en noces, acceptant de sillonner l’Europe à ses
côtés, avant de lui accorder sa main en 1850.
Il se marieront en Ukraine le 18
mars 1850. La désormais Madame Balzac devra pour cela renoncer à ses terres en
Russie au profit de sa fille Anna.
Fou de bonheur,
mais très affaibli, maigre, marqué au point d’en être méconnaissable et perdant
la vue, Balzac prit début avril avec sa femme le chemin du retour à Paris.
Lorsque la berline de Mme Hanska se présenta rue Fortunée le 21 mai,
lendemain du cinquante et unième anniversaire de l’écrivain, le domestique de
Balzac, ne reconnaissant pas son maître, refusa d’ouvrir la porte cochère. Il
fallut la faire forcer par un serrurier. Les médecins furent aussitôt appelés
au chevet du romancier.
Lequel s’éteignit
le 18 août 1850, succombant à une gangrène.
Essentiellement partagé sous la
forme épistolaire, cet amour fou entre un immense écrivain boulimique aussi
dépensier que régulièrement endetté et une admiratrice de la grande littérature
malheureuse en couple mais richissime touche, dès lors que l’on quitte le terrain
des missives, au tragique. L’un comme l’autre semblent, dans les destins qui se
sont emparés d’eux, condamnés à ne pouvoir faire autrement que se croiser et échanger
à l’abri des regards un baiser volé.
La fortune ou son absence, la
notoriété ou le souhait de discrétion, le sacrement du mariage déjà signé, le
pays d’origine, la position sociale, tout complote à ce que ces deux amants que
ne relient que les très nombreux ouvrages de celui qu’on peut sans conteste
qualifier de graphomane et leurs lettres échangées sur un peu moins de vingt
années, ne puissent partager que de brefs instants de vie.
Pour Balzac et la comtesse Hanska,
la littérature, telle une ogresse, leur a tout pris.

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