Ceci est mon corps (extrait de UNE DEFLAGRATION SALUTAIRE de Christophe Cros Houplon - 2010)
Et donc, ce fut le 13 juillet 1984.
Plutôt le 14, jour de fête nationale, à l’aube, vers six
heures du matin, dans une chambre d’hôtel à Saint Mandé …
Quelques mois auparavant, un obscur précédent, un cinéma
des Champs, pendant la projection de Spartacus.
J’étais à un des derniers rangs. J’avais glissé une jambe entre les fauteuils
du devant, quand je crus sentir, il fallut cinq minutes pour en être certain,
un doigt. Je pouvais deviner tandis que sur l’écran Kirk Douglas emmenait
l’armée au combat, que c’était un homme qui me faisait cela. J’entrevoyais une
chevelure coupée court.
J’étais tétanisé, c’était délicieux. Il n’avait que ce
mollet, c’était une première. Je fermai les yeux et partis loin.
Lorsque la lumière se ralluma et qu’il se retourna, je
compris alors qu’il aurait mieux fait de rester de dos, je courus, traversant
les Champs, en fonçant vers la première bouche de métro.
Nous étions partis à Paris en RER, Corinne, Olivier, et
puis Laurence, petit bolide vivant sa lesbienne condition comme un
militantisme, à la rencontre des accordéons, serrés dans la foule sur les quais
de la Concorde illuminés par un feu d’artifice. Puis gagnant les abords de
l’Île de la Cité, en direction de l’Île Saint Louis.
Alors Olivier, qui ne cachait rien de ses attirances,
nous proposa vers une heure du matin de gagner les quais où se tenait la fête
de Fréquence Gay. Ce fut soudain, j’en ressentis une gêne. Pas question de
baisser casaque. Et tandis que nous avancions, je me sentis attiré vers la
marée caressée par un projecteur ivre.
Nous fûmes aspirés dans un trou noir d’où je vis des
visages. Le flux pressait jusqu’à nous séparer les uns des autres.
Alors je pris la main de Corinne, et posai mon bras sur
l’épaule d’Olivier, qui se retournait en ricanant, le bougre se doutait,
multipliant les provocations.
Mais là, il ouvrait la marche, créant un passage où,
bousculés, nous nous faufilâmes, jusqu’à ce qu’il décida que c’était là qu’il
fallait se poser.
Il entra dans la danse, Laurence fit de même, puis
Corinne, enfin moi, emprunté sous un blouson de cuir. Derrière, à droite, à
gauche ça se cognait, je n’arrivais pas à trouver ma place, au milieu d’une
foule, il faut de l’assurance pour en être, comme on dit.
Alors après une heure, Corinne s’échappa au loin, et son
frère partit à sa rencontre. Une demi-heure après, ils n’étaient pas revenus.
Je proposai d’aller à leur recherche.
Tous les dix mètres, des garçons s’embrassaient le long
du fleuve. Et leurs reflets se détachaient de l’obscurité. Je distinguai
quelques silhouettes, chacune pouvant être Olivier, Corinne, le fantôme de l’un
ou l’autre, ou bien personne en particulier.
Je rebroussai chemin après trois cent mètres, puis revins
sur mes pas. J’avais repéré un stand auprès duquel nous avions initialement
dansé ensemble. A ma grande surprise, je ne les retrouvai point.
Quelque chose au fond s’en satisfit, et je restai là,
gigotant, les yeux baissés.
Je l’avais repéré. Il me dévorait des yeux.
Ce n’était pas pensable. A la maison je passais des
heures à orienter l’ampoule pour que le miroir me renvoie …Il y avait un type,
blond, athlétique, au sourire ravageur. Et dans la faune c’était moi qu’il
désignait.
Il y avait beau de pas avoir d’équivoque, je ne pus y
répondre qu’en regardant mes chaussures, et je sentis monter la honte d’un
adolescent incapable de faire un pas de danse, abandonné de ses amis, terrifié,
osant un clin d’œil contredit par après.
Il vint à ma rencontre. Lorsqu’enfin j’osai lever la tête
il se tenait face à moi, sa bouche à quelques centimètres de la mienne,
immobile.
Il décroisa ses bras, il les lança vers moi, me serra
contre lui, je sentis son corps.
Il me dit d’une voix claire :
« Putain que t’es mignon ! ».
Puis il posa ses lèvres contre les miennes.
Il m’emmena en discothèque. Nous descendîmes un escalier.
Et me coinçant contre une colonne il m’étreignit.
Je fermai les yeux. Le baiser dura. Autour de nous les
silhouettes valsaient.
L’alcool pénétrait mon sang, et je sentis mon âme
s’ouvrir. Enfin prêt je saisis ce menton, ce cou, ces lèvres murmurant des mots
d’amour auxquels je répondis, ne sachant que quelques jours après il partirait.
Au fond de moi c’était sûr, et au fond de lui aussi, même s’il jouait sans
doute un peu, car il maîtrisait ce que je découvrais dans ses bras, oui,
c’était vraiment cela, un long, un intense, un vrai baiser d’amour.
Lorsque j’entrai dans la chambre d’hôtel, que je le vis
se dénuder, me dénuder ensuite, nous presser sous la douche, et là, tout faire,
tout oser, ne rien retenir, n’avoir peur de rien, et notamment pas de ce qui le
pénétrait, je sus que j’étais en phase de grandir.
Il m’appela le lendemain, il tomba sur ma mère, et me
donna rendez-vous devant l’Arc de Triomphe. Je sortis avenue des Champs
Élysées, attendis dix minutes. Je le vis dans une décapotable claquer la
portière, insouciant de la foule du samedi qui se pressait en tous sens, me
saisir par le cou, me dire « bébé, tu es là » et m’embrasser à pleine
bouche.
Nous partîmes au restaurant, dans un bar, puis un second,
enfin en discothèque où pas une minute il ne me lâcha, payant tout,
m’emplissant d’alcool et me traitant comme un prince.
Nous reprîmes le chemin de Saint Mandé, fîmes à nouveau
l’amour, et à midi il me déposa au métro Nation, m’abandonnant sur un nuage
dont je mis quelques années à redescendre.

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