Chateaubriand et la prise de la Bastille vue d'outre-tombe.
« Le 14
juillet, prise de la Bastille. J’assistai, comme spectateur, à cet assaut
contre quelques invalides et un timide gouverneur : si l’on eût tenu les
portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. Je vis tirer
deux ou trois coups de canon, non par les invalides, mais par des
gardes-françaises, déjà montés sur les tours. De Launey, arraché de sa
cachette, après avoir subi mille outrages, est assommé sur les marches de
l’Hôtel de Ville ; le prévôt des marchands, Flesselles, a la tête cassée
d’un coup de pistolet : c’est ce spectacle que des béats sans cœur
trouvaient si beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies,
comme dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans des
fiacres les vainqueurs de la Bastille, ivrognes heureux, déclarés conquérants au
cabaret ; des prostituées et des sans-culottes commençaient à régner, et leur faisaient
escorte. Les passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces
héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur triomphe. Les
clefs de la Bastille se multiplièrent ; on en envoya à tous les niais
d’importance dans les quatre parties du monde. Que de fois j’ai manqué ma
fortune ! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit sur le registre des vainqueurs,
j’aurais une pension aujourd’hui.
Les experts
accoururent à l’autopsie de la Bastille. Des cafés provisoires s’établirent
sous des tentes ; on s’y pressait, comme à la foire Saint-Germain ou à
Longchamp ; de nombreuses voitures défilaient ou s’arrêtaient au pied des
tours, dont on précipitait les pierres parmi des tourbillons de poussière. Des
femmes élégamment parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents
degrés des décombres gothiques, se mêlaient aux ouvriers demi-nus qui démolissaient
les murs, aux acclamations de la foule. À ce rendez-vous se rencontraient les
orateurs les plus fameux, les gens de lettres les plus connus, les peintres les
plus célèbres, les acteurs et les actrices les plus renommés, les danseuses les
plus en vogue, les étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et
les ambassadeurs de l’Europe : la vieille France était venue là pour
finir, la nouvelle pour commencer.
Tout événement, si
misérable ou si odieux qu’il soit en lui-même, lorsque les circonstances en
sont sérieuses et qu’il fait époque, ne doit pas être traité avec
légèreté : ce qu’il fallait voir dans la prise de la Bastille (et ce que
l’on ne vit pas alors), c’était, non l’acte violent de l’émancipation d’un
peuple, mais l’émancipation même, résultat de cet acte.
On admira ce qu’il
fallait condamner, l’accident, et l’on n’alla pas chercher dans l’avenir les
destinées accomplies d’un peuple, le changement des mœurs, des idées, des
pouvoirs politiques, une rénovation de l’espèce humaine, dont la prise de la
Bastille ouvrait l’ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des
ruines, et sous cette colère était cachée l’intelligence qui jetait parmi ces
ruines les fondements du nouvel édifice.
Mais la nation, qui
se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se trompa pas sur la grandeur du
fait moral : la Bastille était à ses yeux le trophée de sa
servitude ; elle lui semblait élevée à l’entrée de Paris, en face des
seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de ses libertés. En rasant une
forteresse d’État, le peuple crut briser le joug militaire, et prit
l’engagement tacite de remplacer l’armée qu’il licenciait : on sait quels
prodiges enfanta le peuple devenu soldat.
Réveillé au bruit,
de la chute de la Bastille comme au bruit avant-coureur de la chute du trône,
Versailles avait passé de la jactance à l’abattement. Le roi accourt à
l’Assemblée nationale, prononce un discours dans le fauteuil même du
président ; il annonce l’ordre donné aux troupes de s’éloigner, et
retourne à son palais au milieu des bénédictions ; parades inutiles !
les partis ne croient point à la conversion des partis contraires : la
liberté qui capitule, ou le pouvoir qui se dégrade, n’obtient point merci de
ses ennemis ».
Né à Saint Malo le 4 septembre 1768, François René
de Chateaubriand, vient à peine d’atteindre sa majorité lorsque, précipité dans
un cataclysme aussi vertigineux qu’imprévisible, il assistera comme spectateur
à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Tour à tour enthousiaste et
horrifié, il verra à compter de cet évènement son destin basculer de manière
irréversible, et lui succèdera de près d’un demi-siècle.
Rédigées des années plus tard et intégrées aux célèbres
Mémoires d’outre-tombe, ces lignes enflammées
d’un témoin dont la vie va peu après définitivement basculer contiennent bien
ce double mouvement intérieur qui est celui d’un jeune aristocrate originellement
appelé à effectuer une carrière militaire dans ce qui aurait pu demeurer l’ancien
régime soudain happé par l’appel romantique de la littérature, avec, ce que
traduit si bien cet extrait, le passage de l’épée à la plume.
Royaliste convaincu, le jeune Chateaubriand s’était
l’année passée montré sensible aux premiers pas de la démocratie américaine. Mais
lors des échauffourées de Rennes en janvier 1989, il se rangera du côté de la
noblesse bretonne à laquelle il appartient.
« Mais la
nation, qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se trompa pas sur la
grandeur du fait moral », écrira-t-il des années plus tard contre une partie
significative de lui-même au sujet de ce symbole que constitue la prise de la
Bastille. Ayant connu l’âge de la majorité en même temps que ce peuple se soulevant,
Chateaubriand, qui dut quitter la France en 1791 pour les Etats Unis d’Amérique
puis en 1793 pour Londres, qui n’y revint sur la durée qu’à compter de 1800 et
Napoléon et dont le propre frère fut par les révolutionnaires guillotiné en
1794, a lui-même plongé dans le bain de l’Histoire d’où il parviendra à faire
tomber sa propre Bastille, celle d’un destin familial féodal tout tracé.
Témoin épisodique de quelques pages déterminantes de
la grande Histoire, celui qui plus tard deviendra une des plus grandes plumes
de son temps trouvera dans cette époque qui bascule dans l’inconnu son propre
point d’orgue. Ainsi peut-on comprendre cette forme de fascination répulsion qui
le relie à ces années pendant lesquelles ce pour quoi il était destiné s’échappe
en des rigoles ensanglantées dans les caniveaux à l’ombre des guillotines
dressées.
Fascination répulsion que l’on retrouve bien dans
ces lignes où Chateaubriand, rédigeant entre 1809 et 1841 son œuvre majeure, re
déploiera ce que plus jeune il a traversé en lui accordant avec le recul de l’expérience
des qualités intrinsèques que le tout jeune homme ne pouvait que difficilement
lui accorder.
Ayant un temps et en son temps embrasé les carrières
militaire puis politique, le vicomte deviendra avec le temps celui que l’on connait
sous le nom de Chateaubriand. Lequel, comme Hugo peu après lui, est devenu par
sa plume seule un monument faisant mieux que traverser l’Histoire, l’incarnant au
sens littéral, c’est-à-dire traduisant ses flots qui surgissent et emportent
tout sur son passage en un jaillissement ininterrompu de poésie.
Devenu de son vivant immortel en s’étant tenu régulièrement
à distance d’une époque traversée toute sa vie durant de soubresauts, successivement
dans le cœur du volcan puis sur sa crète, Chateaubriand réalise dans ce qui
restera son œuvre majeure le vœu secret de tout homme de lettres. Comme il l’écrivit :
« Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les
morts, au contraire, instruisent les vivants. ». D’outre-tombe.

Comments
Post a Comment