Colette la scandaleuse.
La scène se déroule le 3 janvier 1907 à Paris, dans la grande salle du
Moulin Rouge où trois mille spectateurs se pressent en tenue de soirée. Le programme
du soir indique « Rêverie orientale » sans autre précision.
Sur la scène, une femme vêtue d’un voile transparent s’approche d’un
sarcophage. Elle déroule lentement les bandelettes d’une momie avec des gestes
on ne peut plus sensuels. Sous les bandelettes apparaissent un visage puis un
corps.
Les deux femmes se font face puis s’embrassent langoureusement. Le public,
dans la salle, se coupe en deux camps. Les premiers hurlent tandis que les seconds
exultent. Le Préfet de Police se lève alors de sa loge et ordonne que le spectacle
soit immédiatement interdit.
Sur la scène, la femme au voile ne recule pas. Elle a trente-trois ans, les
cheveux coupés à la garçonne. Sur ses lèvres elle a encore le goût d’un rouge à
lèvres qui n’est pas le sien. L’an passé elle a quitté le domicile conjugal et
ce mari qui l’avait assignée à écrire ces Claudine
dont il s’était attribué la paternité et que les parisiens s’arrachaient.
Elle se prénomme Sidonie Gabrielle mais se fait appeler Colette, le nom de
famille de ses parents. Elle a grandi dans un village de Bourgogne, d’un père
militaire ayant fait croire pendant des décennies qu’il avait construit une œuvre
littéraire sans avoir jamais écrit une seule ligne, et d’une mère qu’elle
adorait.
Arrachée des siens par un mariage en 1893 avec un auteur de romans
populaires écrits par des prête-noms connu sous le sobriquet de Willy, elle s’en
échappera pour les scènes des music halls parisiens, connaitra des amours
saphiques puis deviendra en quelques petites années l’écrivaine la plus
populaire de la première moitié du XXème siècle.
Bisexuelle, la scandaleuse Colette se remariera en 1912 avec le journaliste
et homme politique Henry de Jouvenel avec lequel elle aura une fille unique qu’elle
surnommera Bel Gazou et dont elle confiera l’éducation à des nourrices, avant
de devenir la maîtresse de son beau-fils Bertrand, de seize ans plus jeune qu’elle,
liaison qui lui inspirera le roman sulfureux Le blé en herbe.
Directrice littéraire du journal Le Matin, adaptant plusieurs de ses romans
au théâtre, elle deviendra une figure majeure de la vie littéraire et
culturelle de l’entre deux guerres et s’installera dans un appartement au
rez-de-chaussée puis au premier étage des jardins du Palais Royal au 9 rue de
Beaujolais où elle vivra avec ses amants et ses chats jusqu’à sa mort en 1954.
Elue à l’unanimité à l’académie Goncourt en 1945, elle en deviendra la
présidente en 1949, et sera en 1953 la seconde femme à être élevée au grade d’Officier
de la Légion d’honneur. En raison de sa réputation sulfureuse et de ses amours
lesbiennes, l’Eglise Catholique lui refusera un enterrement religieux, mais
elle sera la première femme pour laquelle la France organisera des obsèques nationales.
De nos jours, Colette serait encore un objet de scandales. Non pour sa
bisexualité, assumée au point d’avoir été moult fois abordée dans le cœur même
de son œuvre littéraire, mais pour un certain nombre de ses prises de position
qui font d’elle un esprit libre impossible à positionner dans telle ou telle
case. Femme affranchie dans tous les sens du terme, elle abhorrait le féminisme
(« Les
suffragettes me dégoûtent. Savez-vous ce qu'elles méritent, les
suffragettes ? Le fouet et le harem… ») et estimait que les femmes devaient
se tenir éloignées de la politique (« J'ai
moi-même, parmi mes relations, un nombre suffisant de femmes équilibrées, en
bonne santé, très cultivées, intelligentes, qui seraient tout aussi capables
qu'un homme de siéger dans une commission ou un jury. Seulement elles ont
toutes, chaque mois – et je vous assure que ce sont des femmes normales, parfaitement
constituées – des jours où elles sont irritables, incontrôlées, imprévisibles.
Les affaires politiques suivent leur cours tout de même pendant ces jours-là,
n'est-ce pas ? »). Pendant les années d’occupation, elle n’hésita
pas à remuer ciel et terre pour faire libérer son amant juif, arrêté à leur
domicile par la gestapo, du camp de Compiègne, en faisant intervenir tant
Robert Brasillach que Drieu la Rochelle ou la femme de l’Ambassadeur d’Allemagne
à Paris, admiratrice de son œuvre.
On le voit tant dans ses livres que dans le cœur de sa biographie, Colette
c’est la quintessence du politiquement incorrect. Affichant jusque sur la scène
de music halls devant un Préfet de Police ses amours saphiques, suggar-mamie assumée
avant l’heure, haussant les épaules devant certaines idées progressistes, apolitique
au point de publier, nécessité financière oblige, dans des périodiques
collaborationnistes et pétainistes, elle fut également la première à comprendre
l’importance de l’image et de ses reflets, devenant ainsi l’auteur français le
plus photographié du siècle.
Colette, c’est un kaléidoscope d’images, de photographies et de reflets qui
se perdent et semblent s’annuler les uns les autres dans le tourbillon de son
époque. C’est un éternel pied de nez aux conventions, à toutes les conventions,
des plus conservatrices aux plus progressistes. Son écriture, sensuelle, épurée
et subtilement moderne, la démarque de la plupart de ses contemporains, plus
classiques, plus bourgeois aussi. Elle est à la première moitié du XXème siècle
ce que sera Françoise Sagan à la seconde : une jeune femme espiègle éprise
de libertés qui avec le temps, traversant mutine les scandales qu’on voulut tant
attacher à ses basques, deviendra une délicieuse vieille dame indigne.

Comments
Post a Comment