Dostoïevski serait-il le plus grand visionnaire de l'époque moderne ?

 

Comment devient-on, davantage qu’un grand écrivain mais un authentique génie dont l’œuvre romanesque devient un monument unanimement respecté ?

Comment, traversant des cénacles intellectuels et des époques où l’Histoire bouillonne tel un océan déchainé, le simple fils d’un médecin militaire violent et alcoolique, d’humeur taciturne, doté d’une santé fragile, aux manières frustres, raillé à ses débuts par certaines grandes plumes des salons mondains tant pour son absence de savoir-vivre que pour ce que les snobs prenaient pour un esprit grossier, est-il devenu avec le temps, dans ses toutes dernières années, non seulement l’écrivain russe le plus respecté à en croire l’évènement national que furent ses funérailles et le symbole de la grandeur de l’âme slave, mais une référence mondiale dépassant les frontières de la littérature, adulé tant par Leon Tolstoï, Frederich Nietzsche Sigmund Freud, Virginia Woolf, James Joyce que Franz Kafka ?

Rien a priori ne semblait préparer le jeune Fiodor Dostoievski à pareil destin. Lequel destin, lorsque l’on se penche sur les étapes ayant jalonné son incroyable biographie, constitue en soi un roman : celui du XIXème siècle sous l’empire des tsars, auquel il va tantôt se heurter tantôt se confondre, épousant certaines tentations idéologiques pour ensuite s’en détacher.

Séduit par les nouvelles idéologies socialistes venues de France, il intègrera dans ses jeunes années le Cercle fouriériste de Mikhaïl Petrachevski non pour y fomenter des actions révolutionnaires mais pour réfléchir sur l’avenir de la Russie. Il se tiendra néanmoins à distance tant de l’athéisme que du matérialisme scientifique. Et tentera de chercher comment influencer sur le sort des plus défavorisés sans forcément entrer en lutte frontalement avec l’absolutisme du tsar Nicolas Ier.

Celui-ci ordonnera en avril 1849 l’arrestation des membres du Cercle. Le futur auteur de Crime et châtiment se retrouvera emprisonné puis condamné après un procès de plusieurs mois à être fusillé, à l’âge de vingt-huit ans, à Saint Pétersbourg, le 22 décembre de la même année.

Il y aura un avant et un après.

Alors qu’il est conduit à sept heures du matin par moins de vingt degrés, mains attachées, sur le peloton d’exécution, devant une foule de trois mille curieux, Fiodor, ayant à peine embrassé ses condisciples, aperçoit un homme à cheval traverser la place et délivrer une lettre commuant l’exécution en déportation dans un bagne de Sibérie.

Transformée in extremis en simulacre, l’exécution et donc la mort de Fiodor recèle la véritable naissance de Dostoïevski.

Ce seront quatre années au bagne d’Omsk, quatre années terribles, contées de manière romanesque quelques petites années plus tard dans Souvenirs de la maison des morts, où le tout jeune auteur devenu prisonnier va faire de son propre aveu les rencontres les plus essentielles de sa vie. 

Enfermé dans des conditions d’indigence et climatiques terribles (nous sommes en Sibérie), il sera pris en sympathie par un médecin militaire qui le fera fréquemment séjourner à l’infirmerie où il participera aux soins des autres malades. Partageant sa vie dans des baraquements avec des prisonniers de droit commun, il y fera la connaissance des « hommes les plus richement doués, les plus forts de tout notre peuple ». Prenant ses distances avec les idéologies adolescentes avec lesquelles il s’était rapproché, il trouve alors de son propre aveu dans « cette lourde expérience, pénible, douloureuse (sa) lucidité » et admettra que « le bagne m’a beaucoup pris et beaucoup apporté ».

Pendant ces quatre années de bagne, entre 1850 et 1854, Fiodor Dostoïevski, quittant les apparats de l’homme de salon, posera les fondations de sa réconciliation avec l’âme slave, avec l’orthodoxie et avec le conservatisme. Ses chefs d’œuvre ultérieurs, le dernier surtout, Les frères Karamazov, résonneront de ces débats intérieurs l’ayant toute sa vie durant traversés en les incarnant dans des personnages dialoguant des idées traversées d’époque en époque par son auteur. Ce sera la foi contre l’incroyance, la première provenant du cœur tandis que la seconde appelle des preuves, la défiance envers les régimes démocratiques, lesquels, se détournant de Dieu, font le lit du matérialisme triomphant et des égoïsmes, et le refus de la destruction des institutions, notamment de l’Empire. 

« Rien ne m'a jamais été plus ridicule que l'idée d'un gouvernement républicain en Russie », écrivait-il déjà en 1849, avant son arrestation. Son utopie deviendra celle d’une Russie christianisée où « si tout le monde était activement chrétien, aucune question sociale ne se poserait ».

Après son séjour au bagne, la vie de Fiodor épousera l’œuvre en construction de son auteur. Il partira plusieurs années vivre en Europe où il assistera de l’intérieur à la lente destruction des défavorisés par les nouveaux régimes et où, dévorant la presse russe, il continuera à suivre de près les influences de ces idées qu’on appelait socialistes qui un demi-siècle plus tard donnèrent lieu à la révolution de 1917.

Un de ses romans les plus célèbres, Les possédés, paru en 1871, portraiturera ces révolutionnaires en authentiques démons. Peu avant, en 1869, L’idiot interrogera la figure christique en la confrontant à la question existentielle du bien et du mal : est-il possible de faire efficacement du bien dans un monde gangréné par la corruption ? Crime et châtiment en 1866 avait poussé à sa plus grande extrémité la question d’un surhomme s’autorisant de mettre fin à la vie d’un être mauvais en se prenant ainsi pour Dieu.

Toutes les grandes questions existentielles, idéologiques, politiques et philosophiques de son époque font davantage qu’être appréhendées dans les plus grands romans du génie russe, elles s’incarnent en des personnages et se débattent en d’innombrables collisions dialoguées où tel un démiurge l’auteur, ne se mêlant et ne se confondant avec aucune d’entre elles, surplombe et englobe au cœur même de son œuvre les plus grands débats ayant animé sa propre époque et qui, dans la première moitié du siècle suivant, vont se déchainer.

Car quand on y regarde de plus près, toute l’œuvre d’Hannah Arendt et tout le XXème siècle sont annoncés dans les plus grands romans du visionnaire Fiodor Dostoïevski.



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