Emmanuel-Joseph Sieyès l'écrivait en 1789 : nous ne sommes pas en démocratie.
On nous chante depuis l’enfance une charmante comptine : nous
sommes en démocratie. C’est ce que nos professeurs nous ont de concert appris
sur les bancs de l’école dès la maternelle. Engoncés dans nos vies respectives
nous répétons en boucle depuis cette croyance et nous en faisons les disciples.
C’est, répète-t-on, à défaut du meilleur, le moins mauvais des systèmes.
A échéance régulière comme c’est le cas ces jours-ci, on nous
appelle aux urnes et nous avons la possibilité de choisir nos élus. Ceux-ci
ayant été par « le peuple » désignés, ils peuvent également être
révoqués. Ils sont donc en quelque sorte nos obligés, en ce sens que par une
addition de votes nous sommes en capacité de les renvoyer.
Démocratie vient du grec « demos » et « kratos » :
le pouvoir du peuple. Il désigne le système politique dans lequel celui-ci est
souverain. Le nôtre, celui mis en place par les jacobins à compter de la
révolution française, constitue un régime ou système représentatif. Il est né
principalement avec l’apparition des Etats Nations et s’explique par la taille
importante des populations, lesquelles ont besoin de représentants pour voter
les lois, alors que dans la démocratie au sens premier (la démocratie qu’aujourd’hui
on qualifie de directe) il n’y a pas de représentants.
On oublie le plus souvent de dire que les jacobins eux-mêmes
refusèrent pendant plus de cinquante ans de se qualifier de démocrates, le
terme même de démocratie, selon la définition d’Aristote et de Polybe, se
rattachant exclusivement à ce qu’on met derrière la notion de « démocratie
directe » où c’est un collège d’individus issus du peuple qui vote directement
les lois, comme les athéniens dans l’Ecclésia.
Le terme de démocratie fut adopté notamment par un certain Andrew
Jackson, candidat aux élections, aux Etats Unis, également suite au retour de
la Monarchie en France en 1848. Mis en échec par le retour en quelque sorte de
l’ancien régime, les jacobins réinventèrent alors la promesse de vente et cette
fois acceptèrent de se parer des atours de cette démocratie que jusque-là ils
déniaient.
Peuple souverain (la définition même de démocratie) signifie que
quiconque nous représentant n’applique pas à la lettre ce pourquoi il fut par
nous autres du peuple élu devrait être destitué. Or dès la naissance du système
représentatif (souvenons-nous des années de terreur et des comités de salut
public de Robespierre) nous avons pu constater ce que nous observons jusqu’à ce
jour : cette pierre angulaire de la démocratie n’a jamais fonctionné. On
élit pour cinq ou six ans des représentants qui une fois en poste font
strictement ce qu’ils veulent et qui sont pour cela protégés par nos
institutions. En cela on peut dire que les jacobins de 1789 avaient le mérite d’être
francs du collier contrairement aux Pinocchio dont nous glissons le bulletin
dans l’urne depuis des décennies, lesquels se déguisent derrière un faux nez
qui s’appelle démocratie.
Etendre le concept de démocratie et donc distinguer la démocratie
dite indirecte et représentative de la seule qui vaille constitue bien, au-delà
d’un abus sémantique, une trahison de l’esprit appuyée sur une perversion du
sens. Ce qui en démocratie était un exercice est devenu dans le système représentatif
un métier, celui de politique. On parle bien de « professionnels de la
politique », celle-ci, la politique, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir, s’étant
constituée en métier.
Les professionnels de ce métier politique devant à échéances
régulières être par nous-autres choisis, ils doivent pour cela constituer une
promesse de vente, équivalent des réclames des publicitaires, dont ils feront
une fois élus ce qu’ils veulent pendant la durée du mandat que nous leur aurons
confié. Qu’ils appliquent rigoureusement ce programme approuvé par les
électeurs, qu’ils l’amendent à la marge ou qu’ils le trahissent et le piétinent
n’aura le temps du mandat exercé guère d’incidences sinon sur les cotes dites
de popularité, lesquelles ne sont point indexées sur les émoluments de nos
professionnels de la politique.
On le voit et surtout on le vit, le système représentatif, en bon
syndicat d’intérêts, a su en amont prévoir tous les verrous nécessaires, sans
parler des rentes de situation que constituent les carrières et la cascade d’avantages
acquis jusqu’au cimetière.
Ainsi posé, on ne peut, lorsqu’électeur on se sent à un moment ou
à un autre déçu ou trahi, ne nous en prendre d’abord et avant tout qu’à
nous-mêmes. Qu’avons-nous adhéré à un système basé sur une croyance étymologiquement,
sémantiquement et historiquement fausse, et ainsi placé dans ce dernier nos
espoirs ? Nos déceptions répétées ne seraient-elles point le corollaire d’une
forme d’acné adolescente qui à échéances régulières nous fait adhérer à une
promesse systématiquement métamorphosée dans la foulée en chimère ? Ne
conviendrait-il pas plutôt de réapprendre à réenchanter le réel à hauteur d’homme
dans nos actes quotidiens plutôt que tel un idéaliste éternellement rincé par
la réalité plonger la tête la première dans ces combats collectifs à la racine
biaisés ?
Citons pour conclure Emmanuel-Joseph Sièyes qui dès 1789 avait éventré
le subterfuge : « Les citoyens qui se nomment des représentants n'ont
pas de volonté particulière à imposer. S'ils dictaient des volontés ce ne
serait plus cet État représentatif, ce serait un État démocratique ».

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