George Sand : la pionnière.
Parmi tous les plus grands auteurs
de la littérature française du XIXème siècle étant rentrés dans l’Histoire (Alexandre
Dumas père et fils, Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Hugo …), une et une seule
femme parviendra à vivre de sa plume, celle que le grand public, à compter de
son premier roman Indiana publié en
1832 connait sous le nom de George Sand. Un nom d’emprunt masculin jouant
volontairement sur l’androgynie, et reprenant le nom propre de « Sand »
qu’elle avait partagé lors d’un précédent roman écrit à quatre mains l’année
précédente avec un certain Jules Sandeau.
Arrière-petite fille par son père
du Maréchal de France Maurice de Saxe et par ailleurs fille d’une danseuse
issue du petit peuple, Aurore Dupin (son véritable patronyme) se trouva dès
la naissance écartelée entre des origines aristocrates et populaires. Enfant,
elle perdra à l’âge de quatre ans son père avant de se retrouver écartelée entre
une mère qu’elle adorait et sa grand-mère de la lignée de Saxe, laquelle finira
au terme d’une négociation avec sa bru par obtenir la garde et l’éducation de
la toute jeune fille, laquelle grandira dans l’immense propriété de Nohant.
C’est là que la jeune Aurore,
encouragée par sa tutrice, elle-même sensible aux idées des Lumières, deviendra
une immense lectrice tant de romans que de philosophie, de théâtre ou de poésie.
Elle trouvera dans le cadre bucolique de la campagne du Berry son point d’équilibre,
et malgré de très nombreux séjours prolongés tant dans la capitale que dans
plusieurs villes européennes, y passera l’essentiel de sa vie, tantôt
extrêmement entourée tantôt dans une relative solitude, si tant est que l’on considère
qu’un écrivain publiant en moyenne deux romans par an puisse la ressentir.
Agée de dix-huit ans et cédant à l’insistance
de sa propre mère, Aurore convolera en noces avec un avocat à la cour royale,
Camille Dudevant, obtenant au passage le titre de baronne. A cette époque les
femmes sont traitées en mineures de leur mari : pensant acquérir sa
liberté, la future George Sand découvrira que celui auquel elle a uni sa vie
est un être non seulement volage et inculte mais violent. Trois ans après ses
noces, elle prendra un premier amant, puis un second, et finira en 1836 par
obtenir du tribunal la séparation pour « injures graves, sévices et mauvais traitements ».
En 1831, âgée de vingt-sept ans,
elle quitte Nohant pour Paris et obtient de la préfecture de police une permission
de travestissement. Cheveux noirs coupés jusqu’aux épaules, elle adopte un
costume masculin et fume de petits cigares. Devenue la maitresse de ce Jules
Sandeau avec lequel elle rédigera le roman Rose
et Blanche, elle se fait engager avec lui au Figaro, écrit dans La revue
des deux mondes, publie ses premiers romans, devient l’amie de la comédienne
Marie Dorval avec laquelle la rumeur la soupçonnera d’entretenir une liaison
amoureuse. En 1833, elle rencontrera puis deviendra la maitresse du poète et
dramaturge Alfred de Musset, avec lequel elle entretiendra pendant des années une
passion aussi orageuse qu’enflammée, laquelle se terminera par le décès
prématuré de l’auteur de Confession d’un
enfant du siècle.
Auteur prolixe devenue extrêmement
populaire, bénéficiant d’une aura dépassant les frontières, engagée
politiquement du côté des idées socialistes naissantes, objet inlassable de
scandales de part sa liberté et ses nombreuses liaisons amoureuses, cible
récurrente d’attaques misogynes émanant de certains de ses pairs (Alexandre
Dumas père, Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, Mérimée …), George Sand devient
notamment et surtout à compter de son implantation définitive à Nohant une sorte
d’épicentre de la vie artistique et culturelle française. Amie de Liszt, de
Balzac, de Flaubert, du peintre Eugène Delacroix, de Louis Blanc ou d’Alexandre
Ledru Rollin, maîtresse puis protectrice du génial compositeur Frederic Chopin,
celle qui dans les années 1840 connaîtra d’immenses succès avec ses romans
champêtres (La mare au diable, La petite
Fadette, François le Champi …) est devenue avec un siècle d’avance le
symbole de l’affranchissement des femmes de France. Tour à tour louée ou conspuée
pour son extrême liberté, cette Dame des Lettres androgyne avant l’heure est
parvenue seule à égaler les plus grands, lesquels se pressaient à sa table et
venaient fréquemment la visiter en son domaine jusque dans ses toutes dernières
années.
Il faudra attendre le siècle
suivant pour que parviennent à s’imposer à ce niveau de pouvoir dans tous les sens
du terme d’autres autrices. Ce furent Colette, Marguerite Duras et Marguerite
Yourcenar auxquelles on peut ajouter sans doute à un degré moindre Simone de
Beauvoir. Sur deux cent ans, cela parait et d’ailleurs c’est bien peu. Non que
George Sand et ses quatre héritières aient été les seules en France à ces
époques à faire œuvre d’écrivain, loin s’en faut. Mais elles furent celles qui
parvinrent pour toutes les autres à en extraire ce qu’on nomme le nerf d’une
guerre qu’on ne mégote guère à leurs collègues masculins : l’indépendance
financière.
Et parmi elles George Sand fut la
pionnière.

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