Hannah Arendt : Israël, Eichmann et banalisation du mal.

 

Lorsque le 11 mai 1960 le Mossad parvient en Argentine à capturer Adolph Eichmann, haut fonctionnaire en charge de la question juive et à ce titre impliqué dans le processus de la solution finale à un assez important degré de responsabilité, l’état d’Israël, né en 1948 et dirigé par David Ben Gourion, a très exactement 12 ans. C’est donc un jeune état qui dispose de fait d’une histoire encore réduite : un exode tout d’abord à compter de 1948, ayant succédé aux carnages de la seconde guerre mondiale, de populations juives provenant du monde entier, suivi par une épopée aussi conquérante qu’enthousiasmante consistant à poser les fondations d’un état en devenir, au travers notamment d’une historiographie non dénuée d’une dimension mythifiée, celle des kibboutz. Tels les élus d’une geste héroïque les nouveaux habitants se réunissent dans de nouveaux kolkhozes afin de cultiver la terre et d’en extraire le maximum dans un esprit de communion nationale.

Bien que constitué en nation, l’Etat hébreu en 1960 fait face à une problématique politique assez simple pour un jeune état : la difficulté à cimenter l’idée nationale et donc à se raccrocher à une histoire commune trans-partisane. Loin de penser tous identiquement, les israéliens de l’époque, ce que conte admirablement l’historien Tom Segev dans Le septième million, constituaient pour les autorités politiques une matière hétérogène délicate à manier : entre laïcs et religieux, entre tenants d’une lecture religieuse conservatrice et modérés, entre les rescapés des camps de la mort et ceux qui avaient vécu loin des charniers, entre les populations ashkénazes provenant des pays de l’URSS et les séfarades d’Afrique du Nord, quoi de commun ?

A l’intérieur comme à l’extérieur vis-à-vis de ses voisins arabes les plus proches, Israël dans ses premières années ressemblait sur le plan politique à un champ de mines où se multipliaient les oppositions de tout ordre. Il fallait à minima s’accorder sur un socle à l’intérieur des frontières.

Ce fut Adolph Eichmann et au travers de ce qui allait devenir son procès ce qui s’appelle la construction d’une histoire commune permettant de cimenter en interne ce qui jusque-là paraissait éclaté. Et c’est au sein de ce narratif en germe que le gouvernement israélien introduisit sans le savoir le ver dans le fruit en acceptant pendant un mois la présence tant lors du procès que dans le cadre de visites en cellule d’une certaine Hannah Arendt.

Elle-même juive, née en 1906 en Allemagne à Hanovre, ayant été l’élève de Karl Jaspers et Martin Heidegger, Arendt, naturalisée américaine, new yorkaise, est devenue l’une des figures intellectuelles les plus respectées de l’époque, notamment depuis les années cinquante et la parution en trois volumes des Origines du totalitarisme. Politologue réfléchissant l’histoire, elle est considérée comme la meilleure spécialiste des régimes nazis et soviétiques et dispose qui plus est en tant que juive allemande d’une forme d’autorité morale. Engagée par le New Yorker afin de couvrir le procès Eichmann, Arendt sera accueillie bras ouverts à Jérusalem. Pareille voix qui aux Etats Unis d’Amérique où la communauté juive est loin d’être neutre compte autant : les autorités de l’Etat Hébreu saisirent immédiatement leur intérêt.

Pourtant rien ne se produisit comme prévu, et cela dès le premier article publié par la célèbre et respectée politologue newyorkaise, remettant en cause la pertinence de plusieurs points clefs dudit procès. Des notables juifs sont-ils habilités à juger de crimes contre l’humanité au nom des juifs seuls ? Peut-on parler de procès équitable dès lors que, présumé innocent, le prévenu fut enlevé ? Esprit libre habitué à décrire et à penser les faits historiques et à les inscrire dans une perspective, Hannah Arendt écorne d’entrée de jeu le narratif judiciaro-politique prévu. Ses articles, qui donneront lieu à un ouvrage de référence qui jusqu’à aujourd’hui continue de faire polémique, Eichmann à Jérusalem, paru en 1963 dans sa première version puis en 1966 dans une version définitive, achèveront de lézarder le récit historiographique voulu au travers d’un concept : celui de la banalisation du mal.

Selon Arendt, Eichmann ne répond en rien au profil psychologique tel que décrit par le procureur de ce qui à ses yeux s’apparente à une forme de procès politique.

Individu marqué par un fond de bêtise, l’ancien haut fonctionnaire du régime nazi est un être incapable de penser et prisonnier de son obéissance à un système de terreur administrative au sein duquel il ne peut dans le sens le plus littéral ressentir la moindre empathie. Coupé de toute faculté de distinguer le bien du mal, Eichmann, dont l’obéissance au moindre désidérata du Führer fait partie de l’ADN, s’exprime uniquement par clichés et se montre totalement incapable de parler de lui comme d’autrui. N’ayant nullement conscience du mal dans lequel ses propres actes le plongent et pas davantage dans quoi ils s’insèrent, il est donc une incarnation parfaite de cette « banalisation du mal », laquelle parvient à gagner des esprits faibles et soumis à une autorité ayant pour objectif de pratiquer un génocide.

On le sait, et Arendt détaillera le processus dans son ouvrage, la terminologie de « génocide » ou de « crime » fut expurgée de la sémantique nazie, laquelle recouvrit son commandement « Tu tueras » sous un jargon administratif manipulatoire : « solution finale », « déplacements de populations », « camp de concentration ». Pensé mais jamais exprimé par le régime nazi, le processus d’élimination des juifs d’Europe notamment fut découpé en une succession de tâches administratives découplées les unes des autres, permettant ainsi la gangrène et donc l’implication aveugle de dizaines de milliers de petites mains « banales » dans l’exécution du mal.

Ce concept, non théorisé selon son auteur car né de l’observation et de la description des faits, une description on peut le dire clinique c’est-à-dire froide, fit évidemment scandale. On reprocha et on reproche encore de nos jours à Hannah Arendt une forme d’absence d’empathie et d’esprit de corps avec les siens dans son refus de qualifier Eichmann de monstre.

Révélant les clefs de compréhension d’un être profondément stupide, elle écrivit : « Eichmann n’était pas fou au sens psychologique du terme et encore moins au sens juridique. Pire, ce n’était sûrement pas un cas de haine morbide des juifs, d’antisémitisme morbide ou de fanatisme. Plus on l’écoutait parler plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à parler était liée à son incapacité à penser – à penser notamment du point de vue de quelqu’un d’autre ».

Dans les faits, le procès Eichmann parviendra à ses fins : la prise de conscience de la solution finale dont les juifs d’Europe furent les victimes cimentera les habitants d’Israël à compter de 1961 et permettra au gouvernement de l’époque et à ses successeurs de poser les premières briques d’un nationalisme israélien.

Briques qu’un second auteur, israélien celui-là, Tom Segev pour ne pas le nommer, viendra dès 1994 à son tour lézarder en proposant dans un pavé ayant fait sensation, Le 7ème million, une relecture extrêmement critique de la toute jeune histoire de l’Etat hébreu.



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