La stratégie gagnante de l'impopulaire et roué Jean-Luc Mélenchon.
Qu’on
l’aime ou qu’on l’exècre, on ne peut que reconnaître à Jean-Luc Mélenchon deux
qualités essentielles : c’est tout d’abord, ce qu’admettent ses plus
fervents adversaires, un remarquable orateur particulièrement charismatique
lors des campagnes présidentielles, ensuite un redoutable et roué manœuvrier
biberonné à l’école du lambertisme.
La
stratégie déployée à son initiative à l’occasion des dernières municipales
vient une nouvelle fois démontrer qu’en dépit d’une cote de popularité en chute
libre Mélenchon a pris le contrôle de la totalité de la gauche au corps
défendant de celle qui à échéances régulières s’oppose à lui.
Manuel
Valls fut le premier à parler à juste titre de deux gauches irréconciliables.
Irréconciliables selon les circonstances, aurait-il à l’époque pu préciser. Car
il y a ce que l’on ne peut mêler dès lors que l’on plonge dans la réalité du
pouvoir tel qu’il s’exerce comme dans celle des programmes, et à côté de cela
ce qu’on ne peut que mélanger dès lors qu’on entend conserver ou prendre le
sceptre, sous couvert notamment de faire barrage à un imaginaire fascisme.
Disons-le,
celui qui une fois encore définit le fait que l’on se mélange ou que l’on
s’éloigne demeure Mélenchon. C’est bel et bien lui et la ligne qui est la
sienne qui s’imposent à ces partenaires qu’il passe la plupart de son temps à
étriller sans s’en cacher. Pour le fondateur de La France Insoumise, le
surgissement d’Emmanuel Macron et son entrée à l’Elysée furent l’aubaine de sa
fin de carrière et le signe que celle-ci allait sonner l’heure de la revanche
sur toutes les humiliations et couleuvres avalées du fait du Parti Socialiste
et de François Hollande. Macron ayant cassé en deux le navire PS, Mélenchon
n’eut aucun mal à devenir le candidat de gauche par-dessus tous les autres lors
des scrutins de 2017 puis 2022. Et c’est ce même calcul qui justifie ses choix
et ses outrances du moment. Lesquels, comme ce fut déjà le cas en 2022, se
révèleront probablement à terme payants.
On
glose sur le fait que les excès du leader de LFI en ont fait de lui le nouvel
épouvantail à moineaux de la vie politique française, Mélenchon étant devenu le
plus impopulaire de notre castelet. On oublie que ce fut déjà le cas à compter
de la fin 2018 et son opposition à la perquisition au siège de son parti. Le
Mélenchon d’entre la fin 2018 et l’avant-veille de sa déclaration de
candidature pour 2022 tutoyait déjà les mines de sel sondagières, ce qui ne
l’empêcha nullement de dépasser les 22% et d’écraser la totalité de ses
concurrents de gauche.
Et pour
cause : à peine une campagne lancée que les compteurs repartent à zéro.
L’électeur lambda (ce qui exclut les socles militants, lesquels ne représentent
finalement pas grand-chose au regard du corps électoral pris dans son ensemble)
a pour caractéristique de fonctionner telle Dory et d’avoir perdu la mémoire.
Il a cru successivement que Mitterrand allait changer la vie, que Chirac allait
réduire la fracture sociale, que Sarkozy ferait en sorte qu’ensemble tout soit
possible, que l’ennemi de François Hollande était la finance et que le banquier
d’affaires en fusions acquisitions Emmanuel Macron allait penser printemps et
réenchanter la politique.
A peine
lancé sur les tréteaux, Jean-Luc Mélenchon redevient ce qu’il n’a jamais au
fond cessé d’être, un tribun hors pair séduisant jusqu’à ses plus acides
ennemis de gauche, lesquels tombent dans le réflexe du vote utile. Face à
l’éructant Jean-Luc ayant quatre années durant tonné sur Twitter et ailleurs
soudain transformé en petit père des peuples tenant à bout de bras l’espoir de
voir la gauche remporter la victoire sur le fil, le votant hier sondé pose
alors sur ses réserves son chapeau.
Face
aux atermoiements et aux changements de braquets de ses partenaires girouettes,
lesquels donnent à leurs socles le tournis, Mélenchon garde son cap tout en
pratiquant quatre années durant la tactique opposée : cliver permet de
consolider sa base coûte que coûte. Dans son esprit, sa base ce sont depuis
2019 et son éviction des cortèges des travailleurs en gilets jaunes les
banlieues et les musulmans de France. Tous les musulmans, y compris les plus
extrémistes d’entre eux.
Pour
cynique que ce positionnement soit (car en son for intérieur le lambertiste
Mélenchon ne leur accorde pas plus d’intérêt aujourd’hui qu’il n’en accordait
aux ouvriers hier) il a le mérite d’exister et de représenter un pan
considérable de l’opinion donc du gâteau dit de gauche. Ayant jeté par-dessus
bord la France périphérique davantage séduite par le RN et tout autant les
bobos, Mélenchon prend ce qui reste et plonge les mains dedans. Sa défense
excessive de la cause palestinienne et ses dérapages contrôlés à relents
antisémites sont à comprendre ainsi.
Entre
temps, il lui importe que tout tourne autour de lui comme de la ligne qu’il a
définie. Il faut reconnaître qu’en la matière tonton Merluchon frôle le
sans-faute. La Nupes puis le Nouveau Front Populaire ce furent ses
créations : deux coquilles de rassemblement apparent toutes deux faites
pour étouffer de l’intérieur ses alliés. Depuis l’arrivée de Lecornu et les
génuflexions d’Olivier Faure et des siens, LFI incarne la gauche qui se veut
puriste, celle qui ne transige pas, celle qui n’a rien à négocier avec
l’ennemi. Et à voir les scores réalisés dans certaines mairies, on peut en
déduire qu’en dépit de la cote d’amour désastreuse mais momentanée du leader
des Insoumis on peut là aussi parler de réussite.
La technique de provocation permanente adoptée par LFI a eu pour corollaire que séduits ou écœurés par JLM de très nombreux votants se sont radicalisés malgré eux. En cette époque où toute nuance tend à devenir incomprise, le fait de se revêtir d’un discours simple pour ne pas dire simpliste a du bon, notamment et surtout quand en face, dans les écuries PS ou EELV, on passe son temps à tricoter des motions et à faire acte de candidature.
Confondre morale et politique est le propre des bleus et de leurs apparatchiks. Olivier Faure, Marine Tondelier, Fabien Roussel, François Hollande, tout comme leurs équivalents de droite Edouard Philippe, Alain Juppé ou Bruno Retailleau, tous ces gens encore engoncés dans leurs habits de présidents de conseils généraux ou d’associations de maires n’ont pas intégré cette nouvelle donne qu’a parfaitement appliqué le triumvirat vainqueur tant du scrutin présidentiel de 2022 que des élections législatives de 2022 et 2024 : dans un paysage politique dorénavant éclaté en trois blocs tous aussi radicalisés les uns que les autres, les formations politiques classiques n’ont plus guère leur mot à dire.

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