Les reflets sans miroir d'Isabelle A. (extrait de ETOILES ET TOILES de Christophe Cros Houplon - 2018)
Nous avons dix ans moins deux jours d’écart. Etant
galant, je ne vous donnerai pas mon âge. Sachez que quand sortit La Gifle, j’avais sept ans, et m’identifiai
à cette héroïne bourgeoise en quête de liberté, qui, telle la cible des élans
de 1968 par son père, se prit une gifle par Lino Ventura.
La carrière d’Isabelle sera marquée par la gifle que
des paparazzis qui harcelèrent une artiste voulant vivre tranquillement n’ont
eu de cesse de lui administrer à son corps défendant.
Rarement une actrice ne sera la cible d’autant de
rumeurs que La Reine Margot. Jamais
n’ai-je entendu autant d’histoires « de source sûre » à propos d’une
actrice qu’à son sujet, qui se sont toutes révélées fausses. Plus elle se
faisait rare, plus on se l’appropriait. Quitte à l’envoyer au cimetière.
Que diable leur avait-elle fait, elle qui dans ses
rôles donnait tout, pour attirer ces violences ?
Il m’apparait que cette exceptionnelle aptitude à
endosser fictivement des héroïnes tragiques engendrait l’envie d’un public peu
habitué à ce qu’une star se révèle sous sa dimension d’astre noir de forcer sa
main. Adjani tutoyait la folie ? Alors plongeons-la tête la première dans sa
caricature histoire de nous laver les mains, et faisons-lui payer le prix fort.
Inutile de rappeler la grève des photographes à
Cannes lors de L’été meurtrier, la rumeur de son SIDA en 1986. D’aucuns
l’aimeraient morte et enterrée d’oser dans son jeu montrer cette face
passionnée jusqu’aux frontières de l’auto destruction.
Ce miroir dérangeant fut évidemment exploité par
Andrzej Zulawski, réalisant une expérience extrême. Être actrice lorsqu’on ôte
les filets de la bienséance, tendre au vaudou tel qu’il se pratique dans
certaines tribus ancestrales.
On joue la comédie comme on peut pousser ses
limites au-delà des frontières de l’individu, et le faire pénétrer des états de
possession. Se découvrant pousser des cris, Adjani s’ouvrit les veines.
« Plus jamais ça, même pas en rêve »,
déclara-t-elle plusieurs années après au sujet de ce film pour lequel elle fut
couverte de récompenses. Elle qui se donnait jusqu’alors sans compter et qui était
familière à la télévision se fit économe en intensité et en présence.
Deux ans plus tard L’été meurtrier, le triomphe populaire, la consécration. Laquelle
la conduisit à se faire plus rare encore.
L’exposition, pour Isabelle Adjani, fonctionne à
rebours. Plus la lumière est élevée, plus l’astre s’absente. On parla d’elle
sans qu’elle soit là.
Il y a dans la relation de l’actrice à son image un
fait biographique des plus marquants. Fille de père kabyle, Isabelle ne put
regarder son reflet dans un miroir pendant des années.
Y aurait-il un lien ?
Propulsée sur la scène de la Comédie Française fut
pour elle un déchirement et une libération. Le manque originel nécessita des années
pour être comblé et apprendre à s’éclipser.
Privée de reflet et propulsée dans la notoriété
sans être passée par l’antichambre : le manque de rapport à soi se heurta
souterrainement au paradoxe des reflets de ses rôles.
Comment se structurer convenablement dans son
rapport à soi quand, à la racine, le soi est à ce point retranché qu’il fallut
attendre que ce soit face à un public à l’adolescence pour enfin s’approcher de
son propre reflet ?
N’y a-t-il pas là péril en la demeure que de se
confondre avec ce que la psychanalyse nomme à juste titre une
« projection » ?
Actrice ayant choisi, alors qu’elle était désignée
comme la plus talentueuse et la plus populaire de sa génération, la tentation
du repli, Isabelle Adjani répondit à cette problématique.
Contrairement aux destins tragiques de tant et tant
d’actrices, elle privilégia sa vie sans jamais abandonner son art.
Il y eut Camille
Claudel en 1988, La reine Margot
en 1994, Adolphe et Bon voyage en 2002, La journée de la jupe en 2010. Et, entre et depuis, quelques autres
films plus banals, et quelques apparitions mémorables au théâtre. Ce qui sur
trente ans semble peu.
L’ayant revue dans un téléfilm, Carole Matthieu, où son talent est
intact, je me suis dit que celle que les plus jeunes ne connaissent guère qu’au
travers du sketch de F.Foresti avait réussi son coup en devenant une comédienne
sur les pas desquels les flashes ne s’acharnaient plus.
Son investissement artistique n’a pas changé d’un
iota, elle se donne toujours sans filet, sauf qu’à la longue les paparazzis
déguerpirent. Elle avait gagné le droit à l’indifférence après avoir tutoyé les
sommets puis « touché l’fond d’la piscine ».
Retour aux sources pour une jeune fille ayant
grandi à Gennevilliers, française de sang mêlé, qui loin de vouloir faire la couverture,
rêvait de jouer dans sa chambre privée de miroirs.

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