Pour une défense du pouvoir judiciaire

 

En ces temps de montée des populismes et des radicalités en tous genres sur fond de tribunaux médiatiques et de surpuissance des réseaux sociaux, j’observe avec regret la défiance d’une majorité de mes contemporains envers le seul pouvoir qui des trois constituant le trépied de nos institutions dispose de la capacité à nous défendre : le pouvoir judiciaire. Ce fut saillant en fin d’année dernière lors de la condamnation à de la prison ferme de l’ancien président Nicolas Sarkozy, lequel n’y passa finalement que trois semaines avant de ressortir libre, et en profita pour rédiger un livre de récit : armés de leurs claviers numériques et de leurs avatars, les français se précipitèrent en masse pour juger les juges et les vouer aux gémonies, et certains d’entre eux allèrent jusqu’à menacer de mort celle qui présidait les audiences.

Cette professionnelle fut aussitôt placée sous protection policière par Madame la Procureur de la République du Tribunal de Paris, laquelle saisit immédiatement l’Office Central de la Haine en Ligne afin d’identifier les auteurs de ces menaces. « Sur internet l’anonymat est une fable », déclara-t-elle sobrement, citant aussitôt après Shakespeare et Hamlet avec beaucoup d’à-propos. Les rares qui avaient assisté au procès purent témoigner que la Présidente de ce collège de magistrats avait plus d’une fois offert, plus que la parole, une tribune à la défense de l’ancien président de la République, et que ses droits avaient été entièrement respectés. Seulement voilà : à l’heure des réseaux sociaux et des chaines d’information continue les chroniqueurs se sont revêtus de robes trop larges pour eux. Reprenant le narratif de Nicolas Sarkozy, les voilà qui de concert entamèrent la litanie des accusations contre ces juges prétendument rouges ayant décidé de mettre à terre celui qui de 2007 à 2012 présida la France. « La haine » : voilà ce que le condamné mit en exergue pour expliquer la décision des juges.

« La haine » : mot gigogne qui permet d’entacher une décision sans doute critiquable en tant que telle mais qui clôtura des semaines d’audition venant couronner des années d’enquête à charge et à décharge. Juger les juges et leur attribuer ce sentiment de haine permet de reprendre le narratif et d’inverser le regard dans l’opinion, de lui livrer pieds et mains liés ceux dont le métier est justement en toute indépendance de trancher. A peine ces mots prononcés sur le seuil du Tribunal que les chacals s’en donnèrent à cœur joie.

Jugé coupable d’avoir commis un délit en bande organisée, Monsieur Sarkozy bénéficie, et c’est heureux, comme n’importe quel justiciable, d’un procès en appel qu’il prépare actuellement avec sa défense. Son bref passage de trois semaines en détention provisoire l’a auréolé auprès de sa fan base d’une sorte d’aura : aucun président avant lui n’avait connu pareille humiliation que de se voir incarcéré. A écouter nos éditorialistes déchaînés on eut parfois l’impression qu’ils parlaient d’un surhomme ne méritant pas par essence de connaître ce que le commun des mortels peut connaître pour strictement les mêmes faits. Y aurait-il au regard de la justice des êtres supérieurs bénéficiant de davantage de droits que vous et moi ?

C’est cela que je déplore : cet aveuglement collectif de mes contemporains ne décelant pas que dans l’indépendance de nos magistrats réside notre propre liberté. Ne voit-on pas certains leaders populistes aux Etats Unis ou en Israël tenter avec plus ou moins de succès de museler le pouvoir judiciaire et de le mettre au pas ? Ne comprennent-ils pas, ces contestataires de la décision judiciaire, que le métier consistant à juger autrui ne se fait pas au doigt mouillé, qu’il s’appuie non seulement sur une procédure aussi stricte qu’équilibrée mais sur des dossiers et des pièces ? Que certes il existe dans la justice ce qui s’appelle des erreurs judiciaires et des biais cognitifs comme il en existe dans toutes les professions de quelque nature qu’elles soient, mais que ceux-ci sont possiblement rééquilibrés en une valse à trois temps intégrant la Cour d’appel et la Cour de cassation ? Le législateur a lui-même offert au pouvoir judiciaire la possibilité de s’amender, de se corriger et de se parfaire, ce qu’aucun des deux autres pouvoirs ne possède. Nous nous sommes trompés ? Nos collègues de la Cour d’appel vont justement en juger. Pour imparfait qu’il soit, ce verrou est déterminant, car il est un frein à ce qu’on taxe avec plus ou moins de bonheur d’arbitraire.

En notre système clos sur lui-même, seul le pouvoir judiciaire assisté de forces de police possède cette vertu suprême qui s’appelle l’indépendance, et cette indépendance est tout sauf un vain mot. Elle est la clef qui nous protège de ces tribunaux médiatiques où l’on juge, où l’on condamne et où l’on exécute sans procès, avec pour armes l’humeur mauvaise et le narratif préconstruit. Supporterions-nous, nous autres, d’être placés en détention sur cette seule base, parce que pas la bonne tête, parce que l’avocat de la partie adverse, rivalisant d’habileté, a dans la plupart de nos médias imposé son récit ? « Injustice ! », crierions-nous alors dans le désert à raison tandis que la lourde porte se refermerait. Car c’est ainsi que s’impose un totalitarisme dans les faits : on dompte les juges et on brûle les livres pour leur préférer la loi du chef et l’opinion publique.

A quel prix ?


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