Sheila - Et Dieu dans tout ça ?
« Ah non, Sheila c’est ringard ».
Combien de fois opposera-t-on au petit garçon que j’étais dans
toutes premières années des années 70 cette dénégation en forme de mépris.
Cette chanteuse populaire en tête des hit-parades que j’écoutais à tue-tête,
cette abonnée aux émissions de Guy Lux et aux playbacks, cette petite fille de
français moyens extrêmement populaire souvent revêtue de robes pailletées qui
aimait par-dessus tout danser en alignant les tubes n’a pas la carte, elle est
ringarde, tout juste bonne pour le populo qui entre deux pastis va à la plage
en tongs.
Baisse le son, entendrai-je pendant des années. Ce sera le
leitmotiv de mon enfance.
Pas simple, à cet âge-là, d’assumer mes choix. Pour le petit
rouquin que j’étais dans ces années-là, Sheila c’était la joie de vivre, le
goût de danser, les paroles simples, les titres accrocheurs : « Ne
fais pas tanguer le bateau », « Quel tempérament de feu »,
« Les gondoles à Venise », « Les rois mages » … Ces tubes
que les radios de l’époque diffusaient jusqu’à plus soif tandis qu’en famille nous
partions sur l’autoroute du Sud. A chaque fois que l’un d’eux passait je
demandais à maman de monter le son, et à chaque fois il était tout bonnement
impossible de profiter des deux minutes trente du tube en question sans que mon
père à un moment ne casse l’ambiance d’un « Mon Dieu que c’est
tarte ! ».
La supposée ringarde a amplement dépassé les soixante ans de
carrière. Elle fut promue courant 2023 Officier de l’ordre national de la
Légion d’honneur et voit ses dernières productions discographiques saluées par
une critique unanime. Elle joue à guichets fermés Salle Pleyel en plein cœur du
Paris le plus chic et continue à l’aube de ses quatre-vingt ans à drainer avec
elle à chacun de ses concerts un public aussi enthousiaste que fidèle
rassemblant plusieurs générations dont la mienne.
On l’a oublié, mais l’immense Barbara adulait Sheila et la
qualifia de son vivant, elle que tout le monde tient pour un des plus grands
poètes de la chanson française, d’une de ses chanteuses préférées.
Je puis dire ici, à soixante ans, que j’aurai en quelque sorte
passé toute une vie dans l’ombre et sous l’aile de celle qui fut révélée en
1963 et qui devint au tout début des années soixante la vedette de la
génération de mes parents, celle des yéyés, aux côtés de Johnny Hallyday, de
Sylvie Vartan et de quelques autres. Quand on y regarde de plus près, la seule
encore en exercice, la seule à la fois en vie et encore sur scène, c’est elle,
Annie Chancel de son vrai patronyme, fille de confiseurs ambulants sur le marché
de Créteil qu’enfant mon propre père connut, lui qui vivait à Maisons Alfort
avec ses parents.
Sheila, il la connut bien avant ses premiers succès.
On l’appelait alors « la radio » car la petite
chantonnait tout le temps et attirait par sa gaité les clients à l’étal de ses
parents. Inconnue et déjà repérée, elle attirait le chaland et vendait les
bonbons de Monsieur et Madame Chancel.
Plus tard, en 1963, elle sera repérée par un certain Claude
Carrère qui signera avec ses parents un contrat d’exclusivité et lui mettra au
cou un collier dont elle parviendra à se défaire en 1980. Au passage il aura
fait d’elle non seulement la chanteuse française la plus populaire de l’époque,
mais également une esclave enchainée, interdite de se produire sur scène, rivée
aux playbacks, abonnée aux paroles un peu mièvres et aux émissions de prime
time.
Sheila, dans les années 60 puis 70, c’est une machine à cracher du
cash. Ses disques se vendent par centaines de milliers, son mariage arrangé
avec Ringo, un autre produit de la maison Carrère, un coup de pub aux retombées
nationales, la rumeur dégueulasse selon laquelle elle serait un homme un coup
de pute de Gérard de Villiers mis en scène dans son dos par son propre
producteur. Viendront en 1977 les années Disco, Love me baby, Singin’ in the
rain, le triomphe outre-Manche, les shorts à paillettes, la rencontre en 1979
avec Niles Rogers, devenu son ami, du groupe Chic, le triomphe aux Etats Unis
notamment de Spacer.
En ces années-là la prétendue ringarde est devenue une star internationale
de cette musique qui fait danser aux quatre coins de la planète. Je n’ai pas
encore quinze ans que je vois ces camarades de classe qui hier se moquaient de
moi soudain l’adopter : « Quand même Spacer ça jette ! ».
Ces boutonneux, pendant les Boum du weekend, quand Sheila passe, se font
emballer par les filles.
Cette faculté qu’ont les gens conventionnels à étouffer ce qu’ils
ne comprennent guère … A l’époque j’étais obligé de me cacher pour profiter de
celle qu’aujourd’hui ces censeurs à la traine ont à leur tour appris à aimer.
« Cheval d’ambre », « Venue d’ailleurs »,
« Chamane », « Et Dieu dans tout ça », « 7ème continent » :
ces titres de Sheila datant des années 2020 sont considérés par la critique
musicale comme des splendeurs. La chanteuse populaire d’hier est devenue une
référence, de jeunes compositeurs underground collaborent à son œuvre.
Et surtout, parce qu’à mes yeux tout est parti de là, le gout
irrésistible de celle qu’on appelle Sheila pour la vie, pour l’humain, pour la
nature, ses fleuves, ses mers, ses arbres, pour le règne animal, pour cette
joie toute simple qui consiste à se dresser sur un tréteau, à chanter puis à
danser pour attirer le quidam et lui proposer un bonbon … Avant-hier une
confiserie, hier un tube populaire, aujourd’hui une chanson à texte bourrée
d’émotion …
Eh bien ce goût-là, cet appétit de vivre, de partager, de sortir
de soi et d’oser affronter les moqueries et les difficultés, c’était ça et pas
autre chose qui parlait tant au petit garçon complexé que j’étais, et qui à
force d’entêtement prit à son tour la même voie, parvenant à son rythme à
s’imposer.
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque.
A te regarder, ils s’habitueront », écrivit le poète René Char. C’est ça,
la leçon.
Sheila - Et Dieu dans tout ça ? (2025 – extrait de l’album
« A l’avenir ») :
https://www.youtube.com/watch?v=SAHA4fYmrJk&list=RDSAHA4fYmrJk&start_radio=1

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