Camille Claudel ou le marbre doté de vie.

 

Un jour du mois d’octobre 1886, dans un atelier au 182 de la rue de l’Université à Paris, une jeune femme âgée de vingt-deux ans au regard farouche se tient droite devant un homme de vingt-quatre ans son ainé chez qui depuis trois ans elle travaille et étudie et dont elle est devenue la maitresse.

Elle a posé devant lui un document rédigé de sa main, spécifiant que le signataire s’engageait à n’avoir qu’elle pour élève, qu’il ne fréquenterait plus Rose Beuret, qu’il n’exposerait aucune œuvre de Mademoiselle Camille sans son consentement, enfin et surtout qu’il s’engageait à la prendre pour femme au plus tard au mois de mai de l’année suivante.

L’homme apposera sa signature sur le document sans en biffer le moindre mot, lui accordant son engagement pour chacune des clauses. Il n’en respectera aucune.

Quelle est donc cette jeune femme qui en son temps parvint à arracher au sculpteur le plus connu de son époque pareil serment, à lui qui dans le monde des arts était tout ? Lui avait-elle forcé la main, à ce génie devenu son amant, celui qui à son sujet déclara : « Je lui ai montré où trouver de l’or, mais l’or qu’elle trouve est bien à elle » et qui ayant su reconnaître en elle son égale la consultait sur tout ?

Camille Claudel nait le 8 décembre 1864 dans un village de l’Aisne. Elle vient après un ainé mort au bout de deux semaines et demeurera toute sa vie aux yeux de sa propre mère un enfant de remplacement, une illégitime en quelque sorte, indésirée aux yeux de celle qui l’ayant mise au monde espérait tant un garçon.

Fille de médecin au caractère intransigeant, Louise-Athanaise détestera toute sa vie cette fille qu’elle finira par faire interner en 1913 dans un hôpital psychiatrique jusqu’à la fin de ses jours. Fort heureusement, l’ainée de la fratrie (Louise naitra en 1866, enfin Paul, le futur homme de lettres, deux ans plus tard) sera adorée par son père, Louis Prosper Claudel, conservateur des hypothèques, lequel la défendra de son vivant contre les assauts de la haine maternelle.

A peine Louis Prosper enterré, Louise-Athanaise et Paul demanderont au docteur Michaux le certificat médical nécessaire.

« Je soussigné, docteur Michaux, certifie que Mademoiselle Camille Claudel est atteinte de troubles intellectuels très sérieux ; qu'elle porte des habits misérables ; qu'elle est absolument sale, ne se lavant certainement jamais ; qu'elle passe sa vie complètement renfermée dans son logement et privée d'air ; que depuis plusieurs mois elle ne sort plus dans la journée mais qu'elle fait de rares sorties au milieu de la nuit ; que d'après ses lettres elle a toujours la terreur de la bande à Rodin que j'ai déjà constatée chez elle depuis 7 à 8 ans, qu'elle se figure être persécutée, que son état déjà dangereux pour elle à cause du manque de soins et même parfois de nourriture est également dangereux pour ses voisins. Et qu'il serait nécessaire de l'interner dans une maison de santé ».

Diagnostiquée pour une psychose paranoïaque, Camille sera internée à l’asile de Ville-Evrard en Seine Saint Denis le 10 mars 1913. Elle était âgée de quarante huit ans. Elle ne connaîtra plus un seul jour de liberté et décèdera trente ans plus tard.

Pour l’heure, celle qui est devenue l’égale et la maitresse du génial Auguste Rodin, avec qui elle entretiendra une relation d’une dizaine d’années, dont à en croire ses biographes elle aura deux enfants non reconnus ainsi que deux autres décédés en bas âge, et qui connaîtra également des avortements, travaille à ses côtés la pierre, lui inspire L’éternelle idole puis Le baiser, enfin des dizaines de portraits : L’aurore, L’adieu, La pensée, La convalescente, La France

En marbre, en bronze, en plâtre, en pâte de verre, de 1884 à 1911, son visage sera le modèle d’innombrables chefs d’œuvre.

Adolescente, Camille, de nuit, sortait fiévreusement chercher de l’argile en cette terre de Picardie qui avalait les morts sur les champs de bataille depuis plusieurs siècles, des morts que la terre absorbait et dont la sculptrice extraira l’exact contraire : des statues aussi vivantes que possible, où son génie précoce parvint à fixer le mouvement dans la pierre.

Cet or qu’elle trouva et que Rodin reconnut, c’était ça, cette faculté à animer ce qui est figé et à inscrire la vie dans le marbre. A cette époque où les femmes n’étaient pas encore autorisées à intégrer l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, Camille Claudel avait déjà posé les bases de ce que ses œuvres de maturité, toutes réalisées après la rupture avec Rodin en 1892, rendirent éclatantes et dont les prémisses frémissent dans Sakountala, son premier chef d’œuvre exposé en 1888.

L’âge mur, Clotho, Les causeuses ou La vague constituent une révolution sans précédent qu’hélas ses contemporains ne perçurent point. Pionnière vivant recluse en rez-de-chaussée d’un appartement transformé en atelier sur l’Ile Saint-Louis, la fiévreuse et passionnée Camille façonnait au burin des plâtres dotés de vie.

Progressivement elle se retranche du monde, coupant les liens avec son unique et riche commanditaire, la comtesse Arthur de Maigret. Défiant la morale sexiste de son époque en représentant des corps nus avec la même liberté dont bénéficiaient ses pairs du sexe fort, elle s’écarte progressivement de toute possibilité de remporter la moindre commande publique, connait de sérieux soucis financiers, imaginant à tort dans son insuccès grandissant la main d’Auguste Rodin.

Recluse, les traits épaissis … « À Paris, Camille folle. Le papier des murs arraché à longs lambeaux, un seul fauteuil cassé et déchiré, horrible saleté. Elle, énorme et la figure souillée, parlant incessamment d’une voix monotone et métallique », écrira son frère Paul.

« Ma maison est transformée en forteresse : des chaînes, des mâchicoulis, des pièges à loup derrière toutes les portes témoignent du peu de confiance que j’ai dans l’humanité », écrit-elle. Cette hypersensible désespérément non reconnue depuis sa naissance s’emmure vivante petit à petit dans un face-à-face tragique avec ses statues dotées de vie.

En 1910, une crue de la Seine inonde son atelier. En 1912 elle détruit ses œuvres. Ses voisins se plaignent à sa famille : « Qu’est-ce que c’était ce personnage hagard et prudent, que l’on voyait sortir le matin pour recueillir les éléments de sa misérable nourriture ? », rapportera Paul Claudel dans la préface de l’exposition en 1951 des œuvres de sa sœur défunte.

Elle mourra à l'âge de 78 ans à l'asile de Montfavet, le  à 2 heures du matin, par suite de malnutrition.





Comments

Popular posts from this blog

Tocards du web : Jim le veilleur

Meyer Habib ou le terrorisme identitaire.

Faites entrer l'accusé : Pascal Treffainguy.