Edith Piaf : non je ne regrette rien.
Nous
sommes en 1922 à Bernay, en Normandie. Placée chez sa grand-mère paternelle qui
tient une maison close, la petite Edith, alors âgée de sept ans, contracte une kératite
qui la rend aveugle du fait d’un manque de soins et d’hygiène.
Abandonnée
très tôt par sa mère alcoolique et droguée, délaissée par un père
contorsionniste qui plus tard la récupèrera afin d’exploiter son immense talent
vocal, elle vit au milieu des prostituées et de leurs clients. Ce sont cinq de
celles que la bonne société rejette dans les bas-fonds qui se cotiseront afin
de la conduire à Lisieux les yeux bandés sur la tombe de Sainte Thérèse de l’Enfant
Jésus.
Miracle
ou guérison naturelle, on ne le saura jamais : au bout de huit jours la
petite recouvre la vue.
Dans
les pas de son père, la voilà qui entonne juchée sur une valise dans les
ruelles et les cours de Belleville La
marseillaise. Elle est âgée de dix ans à peine, et déjà au son de sa voix
les piécettes soudain se multiplient. De ce petit corps s’extrait quelque chose
d’indicible qui porte les germes de ce qui un peu plus tard, sous les effets de
l’alcool et du tabac, deviendra ce souffle divin gorgé d’émotion et de vie qui
à lui seul révolutionnera la chanson française, lui offrant soudain une portée
internationale.
On
n’a point besoin de comprendre les textes ou de parler français pour être happé
par la puissance de ce qui s’extrait de celle que les premières années le music-hall
appellera « la môme Piaf ». Piaf comme le moineau, cet oiseau aussi
petit que l’est Edith, un mètre quarante-sept.
Repérée
par quelques impresarios qui successivement à compter de 1936 vont l’aider à
façonner cet instrument hors norme qu’est sa voix, Edith Piaf, l’enfant de
Belleville, celle qui fut délaissée et vécut de bordels en sinistres chambres d’hôtel
insalubre, a peu avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale atteint
les sommets. Le public, bouleversé, adopte immédiatement ce petit bout de bonne
femme en robe noire qui porte une petite croix autour du cou et qui se hisse
sur des talons de quinze centimètres, seul signe qu’on lui ait jamais connu de
féminité.
Sur
scène, on comprend dans le métier que Piaf n’a besoin ni de décor ni d’un
orchestre apparent. La voix impose cela, cette épure : la silhouette se
détache sur fond noir, on ne distingue sur scène qu’un visage et des mains qui
battent la cadence.
Les
triomphes d’Edith Piaf, La vie en rose
ou L’hymne à l’amour qu’elle fera composer
en l’honneur de Marcel Cerdant ne sont dès lors qu’elle se les est appropriés
des chansons naturalistes mais d’authentiques moments de vie. Sur scène l’interprète
vibre et fait vibrer, détache les sons, les syllabes, impose des pauses et des
respirations, à l’instinct, dans le texte. Elle qui n’a quasiment pas suivi d’études
et notamment pas musicales a une oreille interne des plus sûres, il lui suffit
de lire une et une seule fois un texte pour aussitôt le mémoriser.
Edith
en coulisses ne répète pas, elle s’approprie le matériau qu’on lui a ciselé, le
fait sien, lui donne son authenticité.
Dans
les salles bondées de Bobino, de l’ABC ou de l’Olympia, plus tard à Carnegie
Hall à New York dont elle deviendra abonnée, on frissonne, on frémit, on sent
les larmes couler. Indemne après des années d’addiction à la morphine, à la
cortisone, à l’alcool, au tabac, à la mort ou au départ de ses amants et au
malheur, la voix d’Edith est en elle le seul muscle qui contre tous les autres
demeure vaillant. De plus en plus amaigrie elle est alors incapable de marcher
en direction de la scène où on doit littéralement la porter. Dès qu’elle
pénètre le cercle de lumière et s’approche du micro, le miracle, jusqu’à son
dernier souffle, se reproduit.
On
le sait d’autant plus que cela transparait dans le cœur même de son répertoire :
entamée sous les auspices d’un double rejet de l’un puis l’autre de ses deux
parents, la vie de celle qui est sans doute la chanteuse française la plus
adulée au monde est une succession de drames. Entre la mort de Marcel Cerdant à
qui elle fit prendre un avion pour la rejoindre qui s’écrasa, les trois
accidents de voiture l’ayant conduite à devenir addict aux piqûres de morphine,
l’assassinat de son premier impresario et une santé déplorable, l’interprète de
Non je ne regrette rien aura passé son
existence à slalomer de malheur en drame sur fond de triomphes.
Morte
à 47 ans avec un physique de septuagénaire, Piaf, la môme de Belleville et de
Ménilmontant, c’est l’impossible équation d’une gamine qui aurait pu mourir
précocement à l’assistance publique et qui reçut en échange d’un don stupéfiant
un destin qui fait penser à une peau de chagrin : à mesure que l’artiste
montait au firmament la femme sombrait au vu et au su de tout le monde et
notamment de ses plus proches, Marlene Dietrich notamment, l’amie fidèle, l’amie
de toujours, celle qui le soir de la mort de Cerdant la prit dans ses bras pour
la coucher dans son lit.
Piaf
c’est comme un moineau que l’éclair vient frapper en plein cœur à échéances
régulières alors que de ses entrailles s’extraient des notes sublimes. Et qui à
deux ans de sa mort accepte enfin de recevoir cinq minutes, pas une de plus, un
certain Charles Dumont qui lui apportera sur un plateau d’argent ce texte qui
aussitôt qu’elle l’aura découvert la bouleversera au point d’ameuter dans un dernier
sursaut toute son équipe.
Non, rien de
rien
Non, je ne regrette rien
Ni le bien qu'on m'a fait
Ni le mal
Tout ça m'est bien égal
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
C'est payé, balayé, oublié
Je me fous du passé
Avec mes
souvenirs
J'ai allumé le feu
Mes chagrins, mes plaisirs
Je n'ai plus besoin d'eux
Balayé les amours
Avec leurs trémolos
Balayé pour toujours
Je repars à zéro
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Ni le bien qu'on m'a fait
Ni le mal
Tout ça m'est bien égal
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Car ma vie
Car mes joies
Aujourd'hui
Ça commence avec toi
Une authentique profession de foi avant l’adieu aux armes.

Comments
Post a Comment