Gustave Flaubert : d'entre les morts.

 

La scène a lieu de nuit à l’intérieur d’un fiacre en provenance de Paris se rapprochant de Rouen. Deux jeunes frères âgés d’un peu plus de vingt ans rentrent d’une semaine d’études dans la capitale. Le plus âgé, Achille, qui deviendra médecin, somnole, tandis que Gustave, son cadet, fixe l’obscurité.

Quelques instants après, sans prévenir, il tombe, foudroyé. Son aîné arrête le fiacre, pratique sur lui une saignée. De longues minutes s’écoulent avant que le jeune homme revienne à la vie. « Achille, je suis mort », avait-il murmuré, avant de sombrer dans le coma.

Epilepsie, diagnostiquera-t-on peu après, la famille des jeunes gens parlant de son côté de surmenage.

Un mois auparavant, s’entretenant avec un ami, Gustave Flaubert avait prédit qu’il devait trouver quelque chose pour sortir de l’impasse dans laquelle il s’était par convention familiale laissé enfermer. Des études de droit, lui avait-on imposé. On, c’était son père avant tout, chirurgien-chef à l’Hôpital de l’Hotel Dieu à Rouen.

Taciturne et morose, le jeune Gustave avait grandi dans l’appartement de fonction du père, dont les fenêtres donnaient sur les antichambres où à cette époque on opérait la chirurgie sans anesthésie. Les cris de douleur, les hurlements, les traces de sang, les corps qu’on ouvre et qu’on dissèque, les odeurs de chloroforme et de médicaments, c’était cela, son quotidien d’enfant.

Dépositaire de l’autorité en cet univers sclérosant, Achille-Cléophas, le père, a droit de vie et de mort sur ses patients. Il est celui qui soignant coupe la peau et fouille à l’intérieur du corps, en extrait l’organe et tente de le guérir.

Cette proximité du corps, considéré comme un amas d’organes malades et sanguinolents, avec sa chambre d’enfants, créera dans la psyché du futur romancier de Madame Bovary une césure et une distance. Le rapport à l’autre ne peut qu’être modifié en profondeur lorsque si jeune on est confronté à la souffrance et à la douleur physique. Quand l’approche ou la peur ou la réalité de la mort étendent leurs ombres sur les balbutiements d’une vie, elles génèrent une forme de retranchement que l’on retrouvera tant dans le cœur de la biographie de cet ermite de la littérature que dans ce style parfois clinique, froid et naturaliste. Il n’y a qu’à se souvenir de la description de la lente agonie d’Emma Bovary. Flaubert, rompu dès l’enfance aux cris et aux gémissements des patients de son père, achève le récit de la tragique aventure de son amoureuse chimérique par une description glaçante et interminable : celle de son agonie par empoisonnement.


Pour l’heure, celui auquel le jeune passager du fiacre s’évanouissant vient de mettre à mort est ce Gustave promis à une carrière de notable dont la seule pensée lui donnait l’envie de ne plus vivre. Il y eut donc cette nuit une renaissance, celle d’un être enfermé qui provoquant en lui-même une crise aussi violente qu’un ouragan se libère de la chrysalide.

Quelques jours plus tard, Gustave Flaubert arrêtera ses études. Nous sommes en janvier 1844. A compter de là, il entamera sa mue. Il s’installera à compter de juin dans une maison achetée à Croisset non loin de Rouen sur les bords de la Seine, et commencera reclus à y rédiger quelques nouvelles.

La mort de son père deux ans plus tard, également la fortune que ce dernier lui laissera en héritage, achèvera sa métamorphose. Agé de vingt-cinq ans, le voici enfin seul avec son œuvre à construire.

Laquelle s’inscrira en opposition frontale avec celles de ses contemporains les plus connus. Aux romans feuilletonnesques il répondra par des romans inscrits sur le principe de la lenteur. Une lenteur autant perceptible dans les intrigues minimalistes que dans la durée de leur rédaction. Presque cinq ans pour Madame Bovary, tandis qu’un Balzac sortait cinq ouvrages par an quand ce n’était pas davantage. Chirurgien des mots et de la dramaturgie, Flaubert cherchait le mot, la phrase, le paragraphe parfaits, qu’il lisait et relisait à haute voix en hurlant dans son « salon du gueuloir ».

Sorti en mai 1856 après 56 mois de lutte avec ses propres mots, Madame Bovary sera l’objet l’année suivante d’un procès retentissant pour atteinte aux bonnes mœurs dont Flaubert sortira acquitté. La dissection du sacrement du mariage et de la passion amoureuse élaborée dans la salle blanche de l’écriture a percuté de plein fouet une époque peu disposée à observer ses tripes et ses artères sur une table d’opération.

Cette Bovary à propos de laquelle le romancier confiera peu après que « Emma c’est moi » et qui, rêvant sa vie, s’adonne à des passions sans entraves avant d’être rattrapée par la conséquence réaliste de celles-ci, n’est-elle pas le cri sourd d’un homme isolé dans sa tour d’ivoire vivant par procuration ses fantasmes avant de voir ceux-ci de son vivant l’ensevelir ?

Pour cette fois-ci ne plus se relever de sa crise d’épilepsie ?




Comments

Popular posts from this blog

Tocards du web : Jim le veilleur

Meyer Habib ou le terrorisme identitaire.

Faites entrer l'accusé : Pascal Treffainguy.