Jean Renoir : tel père tel fils ?
Avril
1939, nous sommes à quelques mois de l’entrée en guerre de la France contre
l’Allemagne . Dans une salle parisienne se tient l’avant-première du
nouveau film du réalisateur de La grande
illusion et de La bête humaine,
deux énormes succès tous deux interprétés par Jean Gabin.
Jean
Renoir, qui a mis énormément d’argent dans sa nouvelle production et en attend
beaucoup, est fébrile. Dans la salle montent rapidement des protestations et
des cris. Cette comédie grinçante donnant de l’aristocratie et de la
bourgeoisie française ainsi que des domestiques qui les servent une image des plus
noires prend le public à rebrousse-poil, et celui-ci, suffisamment inquiété par
les nouvelles affolantes qui depuis l’annexion de l’Autriche par Hitler tombent
sur l’Europe, n’est vraiment pas disposé
pour cela.
Dans la
salle, un homme enflamme un journal et le jète en direction de l’écran. Les
fauteuils un à un claquent. La règle du
jeu va rapidement disparaître des salles obscures, être interdite par le
gouvernement et devenir le plus gros four commercial de toute la carrière de
son auteur, avant d’être réhabilitée dans les années 70. Puis être de nos jours
considérée comme un des plus grands films de toute l’histoire du cinéma :
« Le film des films », écrira à son sujet François Truffaut.
Second
fils de l’illustre et célébrissime peintre impressionniste Auguste Renoir,
ayant grandi dans une magnifique propriété envahie par des tableaux de maitre
sur les hauteurs de Montmartre, sous l’ombre imposante et étouffante d’un père
aussi charismatique qu’absent, Jean Renoir épousa le cinéma dès les années
vingt comme on entre en rébellion. Auguste multipliait les couleurs
vives ? Il fera du noir et blanc sa palette. Tout chez son père était figé
sur la toile ? Celle du fils verra défiler les images à raison de
vingt-quatre par seconde.
Jean
Renoir, dès les origines, c’est un fils auquel le père n’offre ni la place due
à un enfant ni même son propre nom, lequel ne renvoie exclusivement qu’à la
figure tutélaire du peintre génial, celui qui reçoit à demeure des modèles
féminins sortant dénudées de son atelier et apercevant à peine le tout jeune
homme qui tente de se frayer un chemin dans la vie.
La voie
du 7ème art commencera à produire des résultats dès les années vingt. Auguste
est décédé en 1919, son fils était alors âgé de vingt-cinq ans. Il fut en 1915
blessé à la jambe au combat et conservera une claudication toute son existence.
Pour
l’heure, le jeune héritier épouse en 1920 une des modèles de son père dont il
voudra faire une étoile du cinéma muet. Raté ! Ses premiers essais ne
seront guère concluants. Il faudra attendre 1931 et La chienne puis 1932 et Boudu
sauvé des eaux, tous deux interprétés par l’immense Michel Simon, pour
que sa carrière décolle et que le patronyme
de son père devienne enfin le sien.
Dans les
années trente, il s’est mis en couple avec une de ses monteuses, une certaine
Marguerite, aux côtés de laquelle il connaitra une décennie prodigieuse dont
l’apothéose sera le triomphe de La grande
illusion en 1937, dans lequel il fera tourner l’immense réalisateur Erich
Von Stroheim. Venant après sa période « Front populaire », La grande illusion dresse le portrait de l’absurdité de la guerre au travers
de relations apaisées entre un officier allemand et un officier français. Le
film sera instantanément qualifié de toxique par Joseph Goebbels et interdit en
Allemagne, faisant de Renoir un proscrit aux yeux du futur occupant, ce qui
explique son exil dès 1940 aux Etats Unis.
Arrivé
en 1941 à Hollywood, Jean Renoir signe un contrat de plusieurs films avec la
Fox. Sur place, il découvrira qu’au contraire de ce qu’il avait connu en France
où il produisait souvent lui-même ses films par la vente des tableaux de son
père, les studios le considèrent comme un exécutant au service de la volonté
des producteurs.
Des six films qu’il y réalisera jusqu’en 1947, aucun ne rentrera
dans l’histoire. De lui, le producteur Darryl Zanuck déclarera : « Renoir a
beaucoup de talent, mais il n'est pas des nôtres ». Ce qui n’empêchera pas
l’intéressé de prendre la double nationalité puis d’acquérir une maison à
Beverly Hills.
Le rebond viendra d’un départ en Inde à Calculta et d’un
authentique chef d’œuvre, Le fleuve.
Là-bas, face aux lumières vives et chatoyantes des tissus ou des pigments et de
la présence apaisante du Gange, le cinéaste retrouve à quarante-cinq ans l’univers
pictural du père. Se ressourçant aux racines du bouddhisme, le voilà qui pénètre
une dimension où la mort, celle d’Auguste Renoir donc, n’est plus qu’un
passage.
Loin de son pays natal et éloigné de sa terre d’exil, Jean Renoir,
en Inde, semble s’être enfin accepté. Il est donc temps de rentrer.
Rejeté par sa génération, il est à demeure dix ans après son
départ accueilli par la suivante comme un père. Pour Truffaut, Godard, Chabrol
et les autres, Jean Renoir constitue la référence absolue, le pape des cinéphiles,
l’auteur de la sublime Règle du jeu, un
maitre que les hussards des Cahiers du Cinéma fêteront dans les allées de la
Cinémathèque.
Après un passage en Italie pour Le carrosse d’or (1952), il reprendra le fil interrompu en France et
signera dans un magnifique technicolor le triomphal French cancan (1955) dans lequel il retrouvera Jean Gabin, Elena et les hommes (1956, plus
confidentiel, avec Ingrid Bergman et Jean Marais), Le testament du docteur Cordelier (1959), Le déjeuner sur l’herbe (1959), Le
caporal épinglé (1962), enfin, pour la télévision, Le petit théâtre de Jean Renoir (1971).
A compter des années soixante-dix, sa jambe, on s’en souvient
blessée en 1915, ne lui permettant plus de supporter les conditions d’un
tournage, Renoir séjournera plus régulièrement en Californie aux côtés de son
épouse, la troisième, celle auprès de laquelle il vécut le plus longtemps. Dans
le monde entier il est honoré comme l’un des plus grands, des maitres comme
Orson Welles ou Alfred Hitchcock lui rendent de fréquents hommages. Comme son
père autrefois il est devenu de son vivant un mythe. Et comme ce dernier il
commit lui-même envers son fils unique Antoine ce qu’il reprocha en son temps au
génie du mouvement impressionniste : le reléguer au second plan derrière
son œuvre artistique.
Comme si chez les Renoir on ne pouvait enfanter avant tout que de
celles-ci …

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