L'impensé de "l'affaire Brigitte Macron".

 

Introduction : Une non-affaire rejetée par la presse professionnelle.

 

Nous sommes dans les tous premiers mois de l’année 2021. Une femme se présentant comme journaliste indépendante contacte avec insistance les rédactions des journaux de la presse française afin de leur faire partager une enquête à laquelle elle affirme avoir consacré trois ans de sa vie. De quoi faire trembler la République, assure-t-elle, distillant le suspens sans toutefois lâcher quelque information que ce soit.

 

Certains, alléchés, prendront contact avec l’inconnue. Celle-ci, rapidement, demandera à ce qu’on puisse lui préparer un contrat de travail dans l’hypothèse où ce qu’elle leur apporte sur un plateau les intéresse. Elle est au chômage et a besoin de rebondir.

 

Cette surprenante demande qui traduit une totale méconnaissance des us et coutumes de la presse achèvera de lui fermer les portes, d’autant que, commençant à jeter un coup d’œil au contenu de l’enquête en question, les professionnels du journalisme y décèleront immédiatement un tissu d’âneries.

 

I/ Xavier Poussard flaire le poisson.

 

Tous les professionnels ? Un se laissera séduire, ou plutôt acceptera de ne pas lui claquer la porte au nez. Xavier Poussard, qui n’est contrairement aux autres pas journaliste mais archiviste de métier, dirige Faits et Documents, un fascicule vendu sous le manteau par abonnements proche de la galaxie du polémiste Alain Soral. Fondé par un certain Emmanuel Ratier, décédé, F&D rassemble des articles dignes de la pire presse d’extrême droite et surfe sur le tube maison d’Egalité et Réconciliation : le fameux complot judéo-maçonnique.

 

En bonne arsouille flairant le poisson, Poussard entrouvre la porte à la pseudo-journaliste à laquelle il va faire une étonnante proposition : un contrat de pigiste afin de rédiger une série d’articles feuilletonnant « le mystère Brigitte Macron ».

 

Tout en affirmant fielleusement que l’enquête n’en est pas vraiment une, Poussard en fait son miel et colporte la fake news en gestation pour son seul profit. Faits et Documents, grâce à Natacha Rey, quitte progressivement les arrière- rangées des librairies proscrites et se fait une cure de soleil. Belle opération de promotion !

 

II/ 4 heures de délire en vas-clos sur YouTube.

 

Le 10 décembre 2021 sera une date clef. Tout part de la chaine YouTube d’une certaine Amandine Roy, médium, un nom d’emprunt pour une femme originaire d’Angers s’appelant Delphine Dejousse. Abonnée aux fake news sur fond de médiumnités, « Amandine » reçoit pendant plus de quatre heures la pseudo journaliste, dont on ne verra qu’une photo à l’écran, cachée sous de grandes lunettes et un chapeau : Natacha Rey.

 

Quinquagénaire, au chômage, bordelaise, d’un assez bon milieu, Natacha Rey s’est trois ans auparavant identifiée à la fange la plus radicale des Gilets Jaunes depuis laquelle elle commencera à cultiver un énorme ressentiment envers le couple formé par Emmanuel et Brigitte Macron. Sa situation professionnelle, également les deux confinements l’ayant comme tous les français vissée à demeure, la voilà qui s’isole dans une bulle de filtre numérique.

 

Lentement, glanant de-ci de-là les photographies publiques que l’on trouve sur le net de l’épouse du chef de l’Etat, Natacha Rey se persuade d’une chose : celle qui est à l’écran est un homme.

 

Pendant les quatre heures délirantes où encouragée par la médium angevine elle déroule les fils de sa pseudo-enquête, Natacha Rey nous donne à entendre la construction d’une théorie complotiste à partir d’une intuition, féminine en l’occurrence, d’entrée de jeu fausse car basée sur le ressentiment.

 

Ce qui compte ce n’est pas d’enquêter à partir du réel mais de faire pénétrer ce dernier dans une conviction initiale. On va donc, l’écoutant dérouler sa pensée, suivre les méandres qui conduisent à partir d’hypothèses farfelues à créer de toute pièce un narratif où pour accréditer une thèse on fait tout bonnement fictivement mourir Brigitte pour la substituer par son frère Jean-Michel puis transitionner ce dernier avant de décréter que le père des enfants Auzière (le nom de famille du premier mari de Brigitte Macron) est en définitive leur mère et que leur père n’est pas leur père.

 

La méthode Natacha Rey, et à partir d’elle celle de tous ceux qui relaieront ou goberont cette enfilade de fadaises, se résume à une faculté à faire pénétrer un chameau dans le chai d’une aiguille en s’appuyant sur ce qu’ils appellent le bon sens et l’observation. A ce niveau d’inversion sensorielle et sémantique on touche des sommets de l’absurde. « Regardez, sa morphologie est celle d’un homme, c’est criant », s’époumone Natacha Rey et avec elle Amandine la médium Q-Anon.

 

III/ Le délire devient viral.

 

Patatras ! Après quelques jours, ces quatre heures non-stop dignes de Groland en jupons deviennent virales. Alertée, Brigitte Macron au début en sourit. Moi, je serais mon frère Jean-Michel ? Imaginez-vous un instant à sa place, il y a de quoi hausser les épaules tellement c’est absurde.

 

Sauf que la plaisanterie va s’ancrer puis être relayée pour être dénigrée dans cette presse qui quelques mois auparavant avait écarté la bordelaise d’un haussement d’épaules. Sur les réseaux la rumeur prend de plus en plus d’ampleur. Notamment (ce seront les 10 comptes principaux à partir desquels la viralité numérique va s’opérer) grâce à une dizaine de boomers du sexe masculin habitant le sud de la France.

 

Que faire ? Réagir et créer un effet Streisand ? D’autant que dès 2022 et la reprise de Twitter par Elon Musk, la rumeur va connaitre un second souffle au travers d’un compte riche de 200 000 followers particulièrement suivi par la gent journalistique : celui de Zoe Sagan, avatar du publicitaire Aurélien Poirson Atlan. Zoe Sagan qui deux ans auparavant avait amplement relayé la vidéo de Benjamin Griveaux qu’il avait obtenue grâce à Juan Branco.

 

Avec Zoe Sagan l’affaire Jean-Michel Trognieux prend dorénavant d’assaut les contre-allées du pouvoir et se rapproche des grilles de l’Elysée. Toute la famille de l’épouse du chef de l’Etat est dorénavant indirectement visée.

 

IV/ La contre-attaque de Brigitte Macron.

 

Cette fois Brigitte Macron a compris : il faut contre-attaquer. On s’en prend à elle et à son frère dont on nie l’existence avec en sous-jacent des accents de transphobie (la « transinvestigation » étant un des thèmes récurrents de l’extrême droite américaine), on réécrit l’arbre généalogique des siens, on l’accuse d’avoir falsifié des documents administratifs et d’avoir commis sur la personne de son époux alors adolescent des actes de pédophilie.

 

Ce sera donc la voie des tribunaux.

 

Laquelle prend beaucoup de temps, y compris quand on s’appelle Brigitte Macron. S’attaquer au sexe de l’épouse permet de fragiliser l’époux, donc son image et sa réputation. Trump, Poutine et leurs soutiens, et avec eux tous les beaufs du monde entier, tous vont plonger dedans à pieds joints. Ça s’appelle taper en dessous de la ceinture. Comme si fragiliser la politique d’Emmanuel Macron devait nécessairement s’opérer par un lâcher de boules puantes.

 

D’aucuns vont sous couvert de franche rigolade lâcher les amarres de la décence la plus élémentaire. On est en plein mouvement de lutte contre les violences faites aux femmes mais il semble que celles-ci ne doivent pas passer par Brigitte Macron, pas plus qu’hier par Michelle Obama, qui fut la première à se prendre pareil shit-storm sur la même accusation.

 

Convoquées devant le Tribunal correctionnel en septembre 2024 aux côtés d’autres prévenus, Natacha Rey et Delphine Dejousse seront condamnées en première instance puis relaxées l’année suivante. « De bonne foi », plaideront les juges avant que l’épouse du chef de l’Etat ne saisisse la Cour de Cassation.

 

V/ La joint-venture Xavier Poussard – Candace Owens.

 

Trop tard. Tranquillement installé à Milan de l’autre côté de la frontière, Xavier Poussard, à peine débarqué de Faits et Documents, relance dès 2024 la fake news dont il va faire un évènement mondial. Publié à compte d’auteur sur Amazon, Becoming Brigitte devient un best-seller, faisant du tout juste chômeur un blindé de chez blindé.

 

Poussard prend contact avec la papesse du complotisme d’extrême droite d’outre atlantique, Candace Owens, une influenceuse proche de Donald Trump disposant d’un média riche de 17 millions d’abonnés. Laquelle va feuilletonner Becoming Brigitte en six vidéos virales. La thématique originelle devient raccord avec les délires trumpistes : ce seront les élites pédophiles et transgenres de l’Etat Profond. 

 

Une manne financière vertigineuse, et des records de vue jamais observés. Sur les premiers mois de 2025 les vidéos sur l’affaire Jean-Michel Trognieux dépasseront le milliard de visionnages.

Disons-le : si l’oie blanche à l’origine de cette déflagration mondiale, Natacha Rey, est à ce jour malade et toujours sans travail, d’autres se seront royalement enrichis au passage sur son dos. A commencer par Xavier Poussard, celui qui ayant fait la joint-venture avec la richissime Candace Owens veut nous faire croire que les royalties qu’il a touchées lui auront simplement permis de rembourser un crédit et de s’acheter une Daxia.

 

Combien et par quel moyen Candace Owens aura rémunéré Xavier Poussard, le seul qui jusque-là n’est pas inquiété par quelque action en justice que ce soit ? Et que vaudront les éventuels dommages et intérêts versés au couple Macron par l’influenceuse complotiste américaine au regard des gains faramineux qu’elle aura engrangés ?

 

Les Macron ont beau se pourvoir en justice contre Owens depuis l’Etat du Delaware, le délire a pris des proportions telles que plus rien ne peut l’arrêter. Les petits-enfants de Brigitte Macron sont interpelés jusque dans la cour d’école par leurs petits camarades : « Ta grand-mère est ton grand-père, en fait ».

 

En guise de conclusion :

 

Que la justice finisse par passer ou non, la frontière du glauque a été définitivement franchie. Ce qu’on n’accepterait pour aucun de ceux que nous aimons, concernant Brigitte Macron ça passe crème.

 

C’est sur cela que j’aimerais achever cette désolante affaire, quels que soient les « oui mais », les avis et les justifications des uns et des autres dont je me contrefiche : sur la peine infligée à cette femme et aux siens.

 

Cette peine est l’impensé de cette sordide affaire, ce qui est évacué, nié. Cette tâche indélébile, ce monde dans lequel nous vivons refuse de la faire sienne. Elle est pourtant indissociable de cette histoire



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