Nathalie Baye : juste la fin du monde ...
Les
français l’ont découverte en 1973 dans un rôle secondaire, celui de la scripte
sur un tournage de film intégré à ce qui sera un des plus grands succès du
réalisateur phare du cinéma français de l’époque, François Truffaut. Remportant
l’oscar du meilleur film étranger à Hollywood, La nuit américaine propulse sur les écrans du monde entier la
silhouette sage et nerveuse d’une toute jeune femme arborant une paire de
lunettes et courant en tous sens sur un plateau de cinéma afin de tacher d’y
faire régner un peu d’ordre.
Avec
ce second rôle remarqué, la Nathalie Baye des premières années, la jeune femme
équilibrée qui tente, alors que le projecteur n’est pas sur elle mais sur d’autres
comédiennes bien plus actrices qu’elle-même, celles qui à l’époque
cartonnaient, Romy, Adjani, Deneuve, Girardot et toutes les autres, de se faire
une petite place.
Fille
de peintres passée par l’Ecole Alsacienne, ayant intégré une école de danse à
Monaco puis poursuivi sa formation aux Etats Unis, elle sera diplômée en 1972
du Conservatoire supérieur d’art dramatique et entrera à pas de loup dans le
cinéma français de l’époque, tournant sous la direction de Maurice Pialat La gueule ouverte aux côtés de Philippe
Léotard, son compagnon de l’époque avec lequel elle vivra une dizaine d’années,
puis rejoignant le casting, toujours dans des seconds rôles, de certaines des œuvres
de Claude Sautet, Claude Pinoteau, Marco Ferreri ou Nadine Trintingnant. Avant
de retrouver, cette fois dans un premier rôle, François Truffaut, avec lequel
elle partagera l’affiche en 1978 dans la magnifique et intimiste Chambre verte d’après Henry James.
Cette
nouvelle incursion chez le cinéaste des 400
coups, boudée par le grand public mais saluée par la critique du monde entier,
lui ouvre enfin les portes de la notoriété. On la retrouve chez Godard (Sauve qui peut la vie) aux côtés d’Isabelle
Huppert et de Jacques Dutronc, en tête d’affiche chez Bertrand Tavernier (Une semaine de vacances), chez le suisse
Claude Goretta (La provinciale), chez
Granier Deferre (Une étrange affaire)
ou chez Bertrand Blier (Beau-père). A
chaque fois elle incarne la jeune femme sérieuse, solide, celle qui ne fait pas
de vagues, celle sur qui on peut compter. Une sorte d’anti-star discrète, sa
marque de fabrique des débuts, laquelle va culminer avec un polar qui va à la
surprise générale connaître en 1982 un triomphe populaire, La balance, et lui valoir le césar de la meilleure actrice.
Dans
La balance, la si sage Nathalie Baye
interprète une prostituée de carte postale. Maquillée de rouge et serrée dans
une tenue on ne peut plus courte, elle parait totalement déguisée. Baye dans La balance, c’est la jolie voisine de palier
que l’on grime en putain et à qui on donnerait le bon Dieu sans confessions. Le
film, totalement anodin et sorti de la mémoire collective depuis fort
longtemps, aura beau rassembler plus d’un million de spectateurs sur Paris,
ancrera ce malentendu des années d’apprentissage de la comédienne : même
en putain elle incarne très exactement l’antithèse de ce qu’à l’époque on
appelle une actrice.
Trop
sage, trop raisonnable, trop discrète aussi. Quand elle se mettra en couple
avec Johnny Hallyday (couple hautement improbable qui ne durera pas longtemps)
elle deviendra la seule qui parviendra à assagir le fauve, à l’ancrer à la
maison et à l’éloigner des excès.
A
cette époque et à compter de La balance,
Nathalie Baye est devenue à la fois une tête d’affiche sur le nom duquel on
peut monter un film (le triomphe en 1983 du médiocre J’ai épousé une ombre,
suivi par un navet signé Philippe Labro aux côtés de Gérard Depardieu puis par Notre Histoire de Bertrand Blier où elle
échoue avec Alain Delon à attirer le public) et une vedette malgré elle de la
presse people, du fait de sa relation de couple avec la star belge du rock n’roll.
Bankable,
elle multiplie les prises de risques chez certains auteurs exigeants (Godard
succèdera à Blier en 1985 avec Détective)
à qui elle porte la scoumoune. Baye, dans les années 80, est devenue une actrice
à la fois connue et appréciée tant du grand public que de la profession qui
multiplie les échecs tant sur un plan commercial qu’artistique. Régulièrement
invitée sur les plateaux de Michel Drucker, elle attire la sympathie mais ne
parviendra pas à inscrire un seul de ses rôles dans l’histoire du cinéma.
Une déception qui fort heureusement va progressivement cesser dès le tout début
de la décennie suivante. On la retrouve à l’affiche du premier film d’une de
ses consœurs comédiennes, Nicole Garcia. Un
weekend sur deux, sur le papier, flaire bon le film de femmes sur un thème
de l’époque propre à susciter les émissions de télévision. Un sujet de société :
une actrice vivant seule dont son mari a obtenu la garde de leur fils unique et
qui ne peut le voir qu’un weekend sur deux.
Pour
la première fois, un réalisateur, ici une réalisatrice, comédienne de surcroit,
lui propose un personnage qui a ce qui s’appelle une fêlure. Le film, un bijou
de sensibilité écorchée, expose la comédienne en proie aux affres d’une maternité
qu’elle a un mal de chien à assumer et avec laquelle elle se débat. Et cette difficulté
à assumer à l’écran son rôle de mère va sonner pour cette interprète réputée si
sage l’heure du renouveau.
Dans
les années 90 puis 2000, les cinéphiles vont redécouvrir sous un autre angle
cette vedette des premiers rôles de la décennie précédente qui paraissait si
transparente. Bien plus discrète sur le plan commercial, Nathalie Baye semble
chercher une autre voie artistiquement plus exigeante, tourner le dos aux productions
faciles et fouiller du côté de réalisateurs plus jeunes et plus culottés que ceux
chez qui elle avait précédemment acheté une assurance sans prise de risques. Ce
seront Tony Marshall puis Xavier Beauvois avec lesquels elle fera plusieurs
films et grâce auxquels elle trouvera deux de ses plus beaux rôles.
Venus beauté
institut
avec la première connaitra en 1999 à la fois un concert de louanges critiques,
notamment en faveur de sa prestation de petite employée de salon de beauté à
grande gueule, et un vrai succès populaire dans les salles. Aux côtés de
Mathilde Seigner et Audrey Tautou, l’expérimentée Nathalie Baye impose une
nouvelle autorité qu’on ne lui avait jamais connue jusqu’ici : tranchante,
n’hésitant pas à pousser des coups de gueule, le corps et le visage parfois
fatigués, elle est cette femme courage aux mains de fée dont tombera amoureux un
SDF plus jeune qu’elle qui l’ayant repérée la distingue d’entre toutes.
Avec
cette seconde réalisatrice qui complète admirablement le changement opéré par
la précédente, Nathalie Baye a entièrement pris la mesure de son talent. Celle
qui hier semblait presque s’excuser d’être sur grand écran (la scripte de La nuit américaine, celle qui passe sur
l’écran alors qu’elle ne fait pas partie du casting …) aujourd’hui pénètre la
scène et l’occupe avec fracas sans donner le sentiment qu’elle est en représentation.
Il y a dans le jeu de la Nathalie Baye des années de maturité une forme de
naturel absolument confondant. Enfin à sa place elle pulvérise n’importe quelle
scène en rentrant dedans comme à la maison, sans donner à quelque instant que
ce soit l’impression à ceux qui la regardent que nous sommes face à une actrice
en situation.
A
compter de Vénus Beauté Institut, elle
devient l’actrice culottée par excellence. On la retrouve l’année suivante,
désopilante et branchée, aux côtés de Josiane Balasko dans l’adaptation de la
série britannique culte Absolutely fabulous. Le film a beau être un nanar, sa
prestation haute en couleurs vaut à elle-seule le déplacement. En 2003 ce sera
la rencontre avec l’immense Claude Chabrol pour une vénéneuse Fleur du mal où elle incarnera avec une
autorité renversante une femme politique qui règne telle une araignée sur une
famille de notables. Dans ce rôle antipathique au possible, elle crève littéralement
l’écran.
Ce
qui demeurera sans doute son plus beau rôle, couronné par un second césar de la
meilleure actrice obtenu à la force de l’endurance en 2006, ce sera Le petit lieutenant de Xavier Beauvois
et un rôle de commissaire borderline initialement prévu pour un homme. Entre
deux cadavres et le management de ses troupes, son personnage déglingué
psychologiquement par des années d’alcoolisme lui offre enfin ce à quoi une
comédienne de tout premier plan ne peut que rêver : l’occasion de fixer
sur la pellicule ce tragique mouvement de balancier entre volonté de se battre
et tentation de sombrer. Ce splendide film naturaliste qui dans certaines
scènes ressemble à un documentaire expose une femme alors âgée de plus de cinquante
ans qui se coltine aux affres du vieillissement et qui tout en ne cachant rien
de ses échecs décide de tenir la barre à bout de bras. Nathalie Baye en
commissaire de brigade de police, ce sont toutes ces femmes qui refusent d’abandonner
le combat et qui vis-à-vis de leurs collègues plus jeunes et plus fougueux (le « petit
lieutenant » du titre) adoptent une attitude maternante qui n’a rien à
voir avec de la mièvrerie.
Ce
rôle absolument sublime, c’est pour la comédienne la revanche sur tous ces
personnages un peu mièvres dans lesquels elle fut longtemps cantonnée à ses
débuts. Ne s’y trompant pas, critique et public vont cette fois, aux côtés de
la profession, saluer la performance de l’artiste.
Après
ce triomphe, Nathalie Baye poursuivra son métier normalement. Elle n’a plus l’âge
de faire déplacer les foules sur son seul nom ? Qu’à cela ne tienne, elle est
devenue une des comédiennes françaises les plus respectées au monde, on la voit
parfois sur les planches, elle préside d’importantes cérémonies. Chaque année
elle ajoute un ou deux titres à sa filmographie, laquelle ne connait plus de
triomphes, ce qui en soi ne l’affecte guère.
Dans
les années 2010 elle fera une rencontre déterminante sur un plan artistique
avec un tout jeune cinéaste québécois ouvertement homosexuel dont les films
vont faire grand bruit : Xavier Dolan. Celui-ci par deux fois va lui apporter
deux rôles qui quand on y regarde de près sont comme une prolongation du premier
« premier grand rôle » de Nathalie Baye, Un weekend sur deux : deux personnages de mère irresponsable
et immature. Ce seront Lawrence anyway
en 2013 puis le bouleversant Juste la fin
du monde trois ans plus tard, Grand Prix au Festival de Cannes. On le sait
de la bouche du réalisateur, il entretint dans la vie avec sa propre mère une
relation explosive qui va fournir à son cinéma sa thématique majeure.
A
qui va-t-il par deux fois confier dans deux fictions le personnage particulièrement
fort de la mère destroy ? A Nathalie Baye, pardi.
La
découverte de Juste la fin du monde en
2016, film choral sur le retour d’un fils en train de mourir du SIDA dans sa
famille qu’il a fui pendant des années pour un dimanche où tout ce qui doit
être dit par l’intéressé se heurtera à l’indifférence et à l’égoïsme des siens,
va être un choc. Ce film, pour ma génération totalement dévastée par l’épidémie
de SIDA des années 80 et 90, c’est la pelletée de terre désabusée d’un presque
mort qui constate sans jamais parvenir à se faire entendre des siens que, comme
le confia Vincent Van Gogh avant de mourir, « la tristesse durera toujours ».
Les
scènes les plus bouleversantes de ce pur chef d’œuvre sont celles qui vont
justement voir non par s’affronter ou se confronter le fils mourant avec sa génitrice
aveuglée mais littéralement se passer à côté l’un de l’autre sans oser se
parler.
Ils
sont tous deux dans cette cuisine de la maison maternelle où le personnage
génialement interprété par Nathalie Baye n’arrête pas de bouger sans rien faire
et de parler sans rien dire. Tentant par des caresses de lui faire cracher
quelque vérité, elle ne peut que frôler sa peau de ses longs ongles peinturlurés. Lui,
éteint, presque mort, est là, yeux baissés, il attend sans attendre de sa part
quelque chose qui, il le sait mais ne peut tout bonnement pas faire autrement,
ne viendra pas. Alors elle s’agite, elle virevolte, elle le provoque, passe du
rire aux larmes, remue du vent, fait tomber la vaisselle dans l’évier.
Ce
que montre dans ce drame de l’incommunicabilité cerné par la mort la comédienne,
c’est la monstruosité lamentable et touchante de la normalité poussée dans ses
derniers retranchements. On le voit littéralement passer dans les regards de
cette mère qui aimerait tant en être une, elle qui est la seule dans cette
maison à savoir que celui qui se tient devant elle, la chair de sa chair, va
bientôt mourir. Et elle ne fait même pas semblant de lui faire comprendre à
quel point elle demeure impuissante.
Je
puis ici conclure par cela, puisque vendredi 17 avril 2026 nous avons tous
appris la mort de cette étoile du 7ème art, un peu surpris, un peu
tristes, nostalgiques, forcément, de cette nostalgie qui comme la tristesse durera
probablement toujours. Ces séquences de Juste
la fin du monde entre cette mère et ce fils sont les plus belles preuves
vivantes et vivifiantes du talent éternel de celle qui s’est envolée.
Ce
sont celles-là que d’entre toutes je conserverai.

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