Pour revenir sur "Le 7ème million" de Tom Segev : 1/ Préambule.

 

Sorti en 1993 sous le titre « The seventh million : The Israelis and the Holocaust”, cet ouvrage d’un de ceux que l’on place dans la case des nouveaux historiens israéliens fit à son époque grand bruit.

Son auteur, né à Tel Aviv de parents allemands ayant fui en 1935 l’Allemagne nazie et ayant émigré la même année en Palestine, est à la fois titulaire d’un doctorat en Histoire obtenu à l’université de Boston et journaliste, dans le quotidien dit de gauche Haaretz notamment.

Engagé dans la vie intellectuelle de son pays, Tom Segev interroge dans ce pavé à la fois les racines du mouvement sioniste, la naissance ainsi que ses conditions de l’état d’Israël, également la place de la Shoah dans la construction d’une identité nationale. Son approche critique tant vis-à-vis de l’attitude de certains des dirigeants du mouvement sioniste qu’envers un certain nombre de gouvernants de l’Etat hébreu des années 1948/1991 fit l’objet outre de polémiques et de controverses dans son propre pays, d’un certain nombre de réfutations en termes méthodologiques sur fond de désaccords idéologiques.

On ne peut, dès lors que le travail des historiens s’exerce de manière libre, ce qui est le cas en Israël, faire l’économie de ces controverses entre spécialistes, ici entre historiens : les controverses font pleinement partie, si j’ose dire, de la mission de ces chercheurs que sont les titulaires de ces chaires qui, loin de vouloir inscrire la vérité dans un marbre officiel, tentent avec le temps d’écarter toutes les scories contestables sur le plan de l’étude, de l’analyse et de la retranscription des faits.

Portant sur une restitution en quelques articles de ce Septième million, le présent texte n’a pas pour vocation de trancher en lieu et place de ces professionnels aguerris, simplement en introduction d’informer le lecteur que polémiques il y eurent et que controverses et critiques demeurent.

Également de rappeler une réalité factuelle, qui est la date de sortie d’un ouvrage dont les derniers chapitres traitent de la période dite de la première guerre du Golfe où, rappelons-nous, quelques bombes furent tirées depuis l’Irak sur la population israélienne. 1993, c’est deux ans avant les accords historiques d’Oslo à la Maison Blanche. Compte-tenu de ce qui s’est déroulé depuis et après, cela nous apparait à nous, en 2026, relever de la préhistoire, tout du moins d’un autre monde. Un « monde » où les questions légitimes posées par Segev (légitimes en ce sens que cela fait partie de l’objet d’étude de tout historien que d’interroger l’histoire y compris celle des fondations de son propre pays) ne pouvaient à l’époque être comprises c’est-à-dire reçues comme aujourd’hui.

En d’autres termes on peut imaginer sans trop de contorsions que si Le septième million était sorti de nos jours dans les librairies, ce best-seller de 1993 aurait, tant du fait de la politique de l’actuel gouvernement israélien que de la recrudescence, et pas que dans le monde arabe, des poisons de l’antisémitisme le plus décomplexé, fait l’objet d’une déflagration mondiale, ce qui fut loin d’être le cas à l’époque où il fut globalement très bien reçu. D’autant plus que Tom Segev, qui en Israël a encore comme on dit droit de cité dans la vie intellectuelle et politique dans un pays où l’an passé  près de 20% de la population se rassembla à Tel Aviv pour crier son désaccord frontal avec la politique de Benjamin Netanyahou, aborde frontalement ce sujet on ne peut plus explosif de la place de la Shoah dans la construction identitaire israélienne, sujet on ne peut plus épineux car faisant l’objet de récupérations antisémites quasi systématiques avec cette association des termes JUIF et NAZI en guise de fond de sauce idéologique.

Il est essentiel de rappeler ici que le « moment » de lecture ou de relecture de tout texte, c’est-à-dire tant l’état d’esprit du lecteur que le contexte de celle-ci, prédéterminent tout ou partie de cette dernière. Nous avons tous, que nous le reconnaissions ou non, des prismes. Et les prismes dont la société est tributaire en 2026 diffèrent de ceux des lecteurs de 1993.

En d’autres termes, et il m’apparait nécessaire de le poser en préambule avant d’aborder dans les chapitres suivants le cœur même de l’ouvrage, nous avançons sur un champ de mines balistiques plus ou moins en aveugles et devons a minima, tout du moins est-ce en tant que rédacteur mon souhait le plus cher, en prendre conscience.





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