Pour revenir sur "Le 7ème million" de Tom Segev : 4/ 1961 : Eichmann et la catharsis
Israël, en cette année du procès d’Adolph Eichmann,
est un pays âgé de 13 ans, un pays encore adolescent bâti à partir d’une guerre
d’indépendance déclarée par ses six voisins frontaliers et remportée sur ces
derniers, toujours en phase d’absorption de nouvelles populations juives, essentiellement
à compter de 1957 issues des pays arabes les ayant chassées, et de la recherche
de moyens économiques permettant le développement d’infrastructures adaptées à
une démographie fortement en hausse.
En ces années de constructions tout azimuts, le
parti travailliste au pouvoir conduit par Ben Gourion se heurte à moult oppositions :
la droite conduite par Menahem Begin, lui-même rescapé des camps de la mort, lance
des manifestations pour s’opposer aux négociations avec l’Allemagne au sujet des
réparations financières, mettant dès 1952 l’accent sur l’honneur perdu d’Israël
tout en plaçant la question génocidaire au cœur du débat national.
Arrivés en masse dès 1948, les rescapés des camps
de la mort, nous l’avons vu, se heurtèrent à l’incompréhension et au rejet de
certains de leurs nouveaux compatriotes, que ce soit dans les kibboutzim ou dans
l’armée. En outre, l’autorité séculière de nombreux rabbins entra en collision
avec le pouvoir politique laïc en poste, également avec le projet sioniste en
tant que tel, lequel selon certaines interprétations s’inscrivait en faux avec
le judaïsme de la Diaspora.
Ces conflits intérieurs, tant sur le plan politique
que sur le plan religieux, étaient facilités par le fait que, contre la vulgate
antisémite actuelle, tant le sionisme que les clefs de compréhension des rabbins
n’ont jamais constitué des ensembles homogènes mais des organes de pouvoir entrant
en lutte les uns avec les autres.
Le sionisme, celui que de nos jours on envoie
quotidiennement au banc des accusés dans un rejet accusatoire dénué de connaissances
historiques, n’a jamais été un ensemble de petits pois mais la juxtaposition de
branches se faisant idéologiquement la guerre, exactement comme nous le
connaissons dans tout pays dirigé par un système représentatif.
En 1961, la problématique du gouvernement israélien
est de cimenter une identité permettant de rassembler une opinion divisée entre
moult courants s’affrontant les uns aux autres (travaillistes contre
droite israélienne, pouvoir laïc contre le pouvoir des rabbins…) ou ne
partageant guère une histoire commune car provenant de nations et de continents
différents.
Avec seulement 13 ans de recul et à ses frontières
des ennemis déterminés à le rayer de la carte de la région, Israël a un besoin existentiel
de rassembler sa population autour d’un même narratif national. Ce sera ce à
quoi, ce que nous conte Tom Segev sur les traces de Hannah Arendt, servira le
procès Eichmann.
Initialement Eichmann ne semblait point trop intéresser
le premier ministre Ben Gourion, fort occupé à négocier les réparations avec le
chancelier Adenauer et l’Allemagne de l’Ouest. Obtenir les moyens financiers de
développer les infrastructures électriques et autres rentrait pleinement dans
le champ d’action d’un pays qui se construit à toute vitesse et se solidifie au
nez et à la barbe de ses voisins menaçants. Eichmann, c’était un procureur
allemand qui l’ayant dans le viseur avait lancé, plus que les hostilités, les
filets de recherche. Filets dont Ben Gourion, confronté après quelques années
de difficultés politiques internes, se saisira finalement, prenant conscience
que le présent ne pouvait que se renforcer en se faisant épauler par le passé.
Qualifié par certains observateurs critiques de « procès
politique » du fait des nombreuses communications entre le président de l’audience
et le premier ministre, le premier ayant été accusé de lire les fiches du
second, le procès Eichmann créera dans l’opinion israélienne de 1961 un
authentique électrochoc. A la barre, le procureur Gidéon Hausner appellera une
centaine de témoins parmi lesquels plusieurs héros de la résistance juive dont
le destin n’avait pas grand-chose à voir avec l’accusé.
Lors de cette libération de la parole, la première jamais
effectuée depuis le sol israélien, la catharsis eut lieu et pour la première
fois réussit le prodige de cimenter tout un peuple. On tournait cette fois définitivement
la page aux non-dits et au déni.
« Le
terrible massacre de millions de Juifs par les criminels nazis reste une des
causes principales de la création d’un État pour les survivants. On ne peut
dissocier l’État, en sa racine même, de ce Génocide »,
écrira la Cour dans le jugement de condamnation qu’elle rendit ayant conduit à
la mise à mort d’Eichmann.
L’identité israélienne était née.

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