Pour revenir sur "Le 7ème million" de Tom Segev : 5/ 1961-1991 : le génocide au cœur de la mémoire israélienne.

 

Le projet sioniste, Tom Segev l’avait au préalablement documenté et explicité, s’était initialement construit à la fois contre le judaïsme de la diaspora et indépendamment de la question de la lutte contre l’antisémitisme auquel il apportait pourtant, à défaut d’une solution, une réponse sur le plan politique.

A compter des révélations lors du procès Eichmann relatives aux horreurs génocidaires commises en Europe, un phénomène de réappropriation psychologique et historique va s’opérer chez l’ensemble des habitants d’Israël, de quelque bord politique qu’ils soient et quelles que soient leurs croyances ou leurs absences de croyances religieuses. La parole libérée des témoins conviés au procès a rattaché chaque juif à une histoire commune parsemée par des pogroms et des persécutions et ayant débouché après deux mille ans d’histoire à une tentative d’éradication pure et simple.

En 1961, et les années qui vont suivre vont ancrer ce sentiment et donc cette peur, l’idée d’éradiquer les juifs ou de raser Israël de la carte n’est pas qu’un souvenir cauchemardesque des années hitlériennes mais encore et toujours une actualité. Ainsi peut-on comprendre que des populations juives ayant grandi avec leurs familles dans des territoires où la solution finale n’avait pas droit de cité aient raccroché leurs wagons à cette histoire à laquelle on pourrait avec un peu voire beaucoup de mauvaise foi se dire : ça ne les concerne pas, ils exagèrent, ils font leurs victimes.

Jusque de nos jours où nous assistons notamment en France à une explosion des actes de violence commis contre des français de confession juive ciblés parce que juifs, cette velléité d’éradication et d’épuration existe, elle a pignon sur rue, elle transcende n’importe quelle diatribe de l’islamisme radical. C’est pourquoi cette appréhension défensive vis-à-vis de tout agresseur extérieur généra en 1967 (guerre des six jours), en 1973 (guerre du Kipppour), en 1982 des attaques, des succès, parfois des massacres. Il y a au cœur de l’identité israélienne réconciliée avec la mémoire juive cette question centrale qui est cette peur de la résurgence d’une nouvelle Shoah, et la prise de conscience que l’histoire a envoyé six millions d’entre eux dans les chambres à gaz.

Alors même que cela se produisait personne n’a bougé pour les sauver.

Peut-on sur ces bases parler sans honte de victimisation et de paranoïa ?

Ces années 1961/1991 s’achevant par la première guerre du Golfe et le bombardement de l’état hébreu, protégé par son allié américain, par les missiles de Saddam Hussein, vont une nouvelle fois être étudiées sous le regard critique de l’historien journaliste, lequel n’hésitera pas à parler d’amalgames lorsque successivement Nasser, Arafat puis Hussein seront qualifiés par d’importantes personnalités de la vie politique et intellectuelle d’Israël de « nouveaux Hitler ».

D’impensées puis déniées les références à la Shoah et au IIIème Reich sont devenues des réflexes, notamment et surtout à compter de l’accession au pouvoir en 1977 de Menahem Begin, premier dirigeant israélien à être passé par les camps.

Soulignant les dangers et les excès d’un nationalisme exclusiviste, Segev, citant d’autres intellectuels, réfute l’assimilation des dirigeants de l’OLP aux criminels nazis en se référant au discours universaliste et humaniste initial du sionisme. Puis il décline la construction brique par brique de cette identité israélienne dont le génocide est la pierre angulaire : création de l’institut Yad Vashem à Jérusalem, voyages de mémoire en Pologne à compter des années 60…, tout en confrontant cette identité à l’actualité politique intérieure et aux discours internationaux des dirigeants d’Israël.

Le 7ème million s’achève sous un tapis de bombes lâchées au-dessus de Tel Aviv. Il aura sur plus de 700 pages procédé à la lecture sans doute la plus critique jamais née sous la plume d’un israélien de la politique de l’état hébreu. Sa sortie en 1993 sera saluée à la hauteur de l’évènement, notamment chez nous par un Elie Wiesel bouleversé.

Disons-le à toutes fins utiles : les pages sombres nous contant les dessous troubles de la politique israélienne ne sont en rien une surprise. Comme c’est le cas pour à peu près toutes les nations, l’histoire de l’Etat hébreu n’est en rien un parterre de pétales de roses. Et ce n’est en rien excuser ou justifier la politique on ne peut plus discutable de son actuelle équipe dirigeante d’extrême droite que de rappeler ces faits historiques et d’en avoir une lecture critique.

C’est le propre d’un esprit libre et c’est le propre d’un ami que de dire à un peuple : j’ai pris le temps d’étudier ton histoire, de comprendre les ressorts complexes de ta psychologie, et c’est justement parce que je suis ton ami que je m’autorise à écrire ceci.




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