Pour revenir sur "Le 7ème million" de Tom Segev : 2/ 1933-1945 : le non-dit.

 

Né en 1945 dans ce qui deviendra trois ans plus tard l’état d’Israël, l’historien Tom Segev, dans cet ouvrage de 700 pages sorti en 1993 et dont le sous-titre est « The Isreaelis and  the genocide » interroge et interpelle la construction d’une identité nationale et ses liens complexes avec la Shoah.

Authentique brulot, Le septième million, faits à l’appui, documente l’imbrication des deux, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles, à compter de 1942, l’horreur du génocide des juifs d’Europe par le régime nazi, réalité que connaissaient les dirigeants du mouvement sioniste, sera appréhendée par celui-ci au regard du projet politique nationaliste qu’ils portaient depuis le XIXème siècle puis finalement intégrée dans le ciment même de l’identité israélienne à compter du procès Eichmann en 1961.

Cette histoire identitaire douloureuse, depuis les années trente jusqu’au tout début des années soixante, répond aux questionnements existentiels d’un homme dont les parents, juifs allemands, furent des « yékés », rescapés ayant pu immigrer en 1935 au sein du foyer national juif de Palestine, au contraire de l’immense majorité de leurs compatriotes juifs, lesquels périrent dans les camps de la mort.

Dans la propre biographie de l’historien est inscrite cette question lancinante qui est celle de la culpabilité : comment et pourquoi mes propres parents, et donc par ricochet moi-même qui aurais pu ne jamais naître, ont-ils pu bénéficier par l’intermédiaire de l’Agence Juive du transfert (haavara), et cela, les places étant à l’époque comptées, au détriment de qui ?

Ce que raconte la première partie du Septième million, c’est en quelque sorte la mise à plat des faits historiques ayant conduit à ce qu’un projet politique charriant pour les juifs un immense espoir en leur offrant une terre où ils ne seraient plus persécutés ait de plein fouet été percuté par un processus génocidaire.

L’impensable ayant lieu dans un sens métaphorique sous les yeux des futurs constructeurs de l’Etat Hébreu, il demeura un temps en quelque sorte impensé, c’est-à-dire évacué au passé alors même que les victimes des camps de la mort étaient encore en vie.

Ainsi selon Tom Segev peut-on comprendre la décision prise dès 1942 par David Ben Gourion, le dirigeant de l’Agence Juive, de bâtir un mémorial dédié aux victimes, Yad Vashem. Cette décision traduit ainsi un non-dit : si le sionisme est une rupture, le nazisme est une destruction, ce qui signifie que quand le projet de destruction fut connu, la poursuite du projet politique de rupture s’est faite dans un sentiment de culpabilité sous jacente.

D’autant que cette collision s’inscrit dans le droit fil des négociations constantes ayant eu lieu pendant les années trente à compter de l’avènement du IIIème Reich entre certaines autorités du régime nazi et l’Agence Juive afin de créer les conditions d’émigration de ce « matériel humain », à savoir des juifs d’Allemagne et d’Autriche, en Palestine.

« Matériel humain », la terminologie, plusieurs fois employée sur la durée, est née sous une plume sioniste. Les enjeux et les querelles au sein du Yishouv, les négociations avec cet Adolph Eichmann qu’Hitler à compter de 1942 réaffectera à la logistique de déportation : Tom Segev plonge dans les documents et les récits d’une époque on ne peut plus horrible de persécutions en tous genres des juifs d’Europe ayant précédé le processus d’extermination, période pendant laquelle il va de soi que l’Agence Juive, tout à son projet politique dévouée, ne pouvait tout autant connaître avec précision l’horreur en marche que totalement l’ignorer.

N’étant point sur place, et pas davantage cela va sans dire intégrée au dispositif nazi, l’Agence Juive ne pouvait avoir qu’une connaissance superficielle de ce qui se tramait à quelques centaines de kilomètres dans les pays européens à l’encontre de leurs frères et sœurs juifs. Limitée par le nombre de migrants pouvant être importés tant par le fait qu’elle n’était en rien un Etat souverain que par les objectifs nazis, elle ne put faire autrement que quantifier et se heurter en termes de non-dit à la réalité intrinsèque que pour tout juif sauvé on en compterait à terme (nous sommes dans les années trente) des milliers de sacrifiés. Pour autant, et Segev n’élude nullement ce point polémique, il y eut bel et bien des critères attribués pour déterminer qui franchirait les frontières, lesquels critères prirent en compte certains des objectifs politiques de l’Agence Juive.

Le sionisme, dans ses premières décennies, s’inscrivit politiquement en dehors et d’une certaine façon en opposition avec le judaïsme de la diaspora afin notamment d’offrir aux juifs du monde entier une solution aux ravages de l’antisémitisme. Le septième million ne fait pas l’impasse sur cette opposition et déterre dans les archives certaines réalités qu’on aimerait bien étouffer.

Les « juifs moutons » décrits, ceux de la diaspora qui selon certaines plumes juives se font conduire sans réagir à l’abattoir, la terminologie traduit une forme de mépris. « Ces gens-là ont préféré une vie de chien à une mort honorable », déclarera en 1942 un des responsables de l’Agence Juive, ajoutant l’année suivante : « Ces gens sont devenus des déchets ».

Puisant à même la boue de l’histoire, Tom Segev met en lumière la perversion des esprits : la victime potentielle, reprenant le vocable du bourreau, a intériorisé le schéma accusateur des assassins.



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