Clash Zone ou la nouvelle toile numérique d'Artist Ali.

 

Venons-en à présent au cœur même de ce « tribunal du net » tel que défini par celui dont je vais m’entretenir et qui pour la seconde fois orchestra de main de maître les échanges avec un art consommé de la provocation : celui que cette fois je nommerai Artist Ali.

Qui est, aux yeux du public, Artist Ali ? On pourrait dire : un youtubeur parmi des milliers d’autres, un adepte de lives interminables, un amateur de vodka et tant d’autres amabilités. On pourrait et d’ailleurs on ne s’est pas gênés pour qualifier Ali de tous les noms d’oiseaux, ce qui, nous le savons de la bouche de l’intéressé, ne le touche guère.

Ali et moi partageons a minima ceci : une totale indifférence à ce qui se dit sur nous dans un espace virtuel. Pourquoi cela ? Parce que sans doute nous y avons mis un pied en conscience, que nous savons faire la différence entre la vie et le virtuel, et que nos existences respectives nous ont à l’un comme à l’autre appris à puiser notre force non dans le regard de l’autre mais en nous-mêmes.

Voilà pour le socle commun.

Artist Ali nous est apparu de mémoire vers 2019 sur le net avec la mise en avant de ses tableaux et de certaines de ses expositions aux Emirats Arabes Unis de mémoire. Eh oui, on a tendance à l’oublier, celui qui aujourd’hui compose avec l’aide de l’I.A à la vitesse de la lumière des sets dont il écrit lui-même les textes est avant tout un peintre d’un genre tout-à-fait particulier : de ceux qui, guidés intérieurement, suit son inspiration pour réaliser d’immenses peintures conceptuelles à propos desquelles on serait bien embarrassés tant elles sont toutes l’inverse de figuratives de définir ce qu’elles représentent avec précision.

Ce que peint Artist Ali porte un nom : cela s’appelle un monde intérieur. Et je me risque à ajouter, pour avoir moi-même exactement le même rapport à l’inspiration lorsque je me saisis du clavier, que ses peintures sont d’autant plus réfléchies que la pensée du peintre est en mouvement et suit la main sans réfléchir.

Les tableaux d’Artist Ali sont ainsi une forme d’art conceptuel ressemblant à ce que l’on qualifie d’écriture automatique. Comme à la vitesse de l’éclair je remplis la page blanche en une dizaine de minutes sans lever le nez Ali remplit la toile. Ainsi lui et moi nous traduisons.
Le reste, c’est-à-dire ce qui a lieu dans l’espace numérique donc virtuel, c’est donc une forme d’excroissance secondaire où l’on peut donner vie à quelque chose qui nous échappant nous traduit différemment et que l’on pourrait qualifier de « personnages » ou d’avatars.

Il y a d’un côté Ali et de l’autre CCH. Ceux-là ne sont pas auteurs contrairement aux précédents mais bien créations pures de leurs auteurs respectifs.
C’est dans cela que s’insère le « Ali » que nous connaissons sur le net.

Nous connaissons peu de choses d’Ali l’individu, c’est-à-dire ce qu’il accepte selon les indications de son auteur Artist Ali de nous communiquer. Ceci, étant donné que dans l’espace virtuel personnage et personne comme vrai et faux se confondent et se masquent selon la loi des algorithmes, peut être véridique ou non, mais comme le disait en son temps Alfred Hitchcock le critère de la vraisemblance peut parfois être un frein dans la dramaturgie.

Ce que le romancier que je suis affirme ici est simple à comprendre pour les esprits affutés : nous ne sommes pas contraints dans cet espace numérique à nous raconter de manière véridique étant donné que ce qui est perçu et compris de nous et de nos propos obéit à la loi de la projection.

En d’autres termes ce que nous comprenons d’Ali à l’écran a à voir au moins autant avec nous-mêmes qu’avec lui.

Ali est donc libanais, il vit à Beyrouth, il dit être né en 1976, il est peintre depuis longtemps, il a plusieurs fois exposé dans des monarchies du Golfe et s’est à l’époque fait un nom. Puis il a gagné les couloirs du temps sur le net au moment des révoltes en France des Gilets Jaunes, lesquelles ont parlé, ce qui se comprend, à un individu dont le pays est frappé par la guerre depuis très longtemps. Ce qui en 2018 puis 2019 ne pouvait que concerner un homme de nationalité libanaise parlant parfaitement français.

Les flashballs pour Ali, ce n’était pas, c’est ce que je dis, de l’art abstrait.

Ali l’homme a donc ouvert sa chaine à celles et ceux qui concernés par cette immense révolte populaire en France avaient besoin de s’exprimer. Ce fut le point de jonction, le point d’où tout est parti. Puis il y eut un lent glissement vers cet autre terrain de combat qui se joue loin des pavés et des fumigènes : celui du 2.0.

Où d’autres scènes de guerre eurent alors lieu, continuant les précédentes.

On pourrait d’une certaine façon en déduire que la signification de la présence d’Ali en tant qu’individu animant plusieurs chaines depuis 2020 est d’être en quelque sorte un reporter de guerres au pluriel.


Et c’est là qu’intervient sa dernière création : Artist Ali Cash Zone. Qui en tant que création conceptuelle numérique constitue à la fois un sommet et une transition.

Car, et Artist Ali l’a fort bien explicité face caméra : cet espace de guerre virtuel se veut être un espace de paix c’est-à-dire un espace où l’on tend à enterrer la hache de guerre. Ça c’est l’intention et elle fut on ne peut plus clairement exprimée. Sur AACZ, les belligérants sont invités à entrer dans le SAS et à s’exprimer librement, si possible en ayant déposé les fléchettes à l’entrée.

Ali connaissant les zones de guerre comme personne (son pays, rappelons-le, est actuellement sous les bombes), il sait que les belligérants de ces combats virtuels débordant dans la vie de bien des êtres ne vont pas du jour au lendemain s’embrasser. Lui, il crée le dispositif et laisse agir l’inspiration. Il sait d’expérience que vouloir maîtriser des gens hors d’eux-mêmes parce qu’ayant confondu leur être et ses reflets numériques ne peut s’opérer en leur forçant la main.

Tenant le micro comme hier le pinceau, il fait donc ce qu’il sait parfaitement faire : provoquer dans tous les sens du terme. Provoquer le débat. Provoquer les rencontres. Provoquer la contradiction. Provoquer les égos de certains combattants. Provoquer le jeu pour que celui-ci bouge et que comme il l’a on ne peut plus clairement affiché dans la présentation de sa chaine « les masques tombent ».

C’est ce à quoi j’ai à ce jour par deux fois assisté lors de ces tribunaux du web dont je suis le sujet : le sujet n’est pas tant moi-même ou ce CCH qui est une excroissance numérique de ma personne que le rapport de chacun à cet espace virtuel où l’on se croit un guerrier en se planquant derrière l’anonymat ou face caméra.

Ce que réfléchit Artist Ali dans Artist Ali Clash Zone selon ce qu’à ce jour j’en ai intuitivement compris c’est ça, et ça, ce sont ces combats d’arrière garde dont nous pourrions entre nous faire l’économie mais qui font dorénavant partie de la vie.



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