Les passagers du vent : un jalon dans l'histoire de la bande dessinée.

 

Quiconque se passionne pour l’univers des grands auteurs de la bande dessinée, et notamment l’école franco-belge, ne peut avoir fait l’impasse sur Les passagers du vent du dessinateur peintre français François Bourgeon, un parisien ayant été formé aux Arts et Métiers en tant que vitrier (il réalisait des vitraux), actuellement âgé de 80 ans, et qui fit ses armes dans les années 70 dans différents illustrés féminins.

C’est en effet dans Louisette que Bourgeon entama son œuvre, et c’est là qu’on peut dater son intérêt pour les héroïnes qui à l’époque n’avaient pas grand-chose à voir avec celle des Passagers du vent, Isa, laquelle semble extraite d’un roman d’Alexandre Dumas.

On l’a oublié mais à l’époque les héroïnes étaient contrairement à leurs homologues masculins tout sauf héroïques. Féminines et charmantes, elles se tenaient à distance des exploits auxquels s’adonnaient non seulement ceux qu’on appelle les superhéros mais aussi les héros plus ordinaires qu’on trouve à foison dans la bande dessinée belge de l’époque (Tintin, Ric Hochet, Buck Danny, Blueberry et tant d’autres).

Isa, dans Les passagers du vent, dont le premier volume, La fille sous la dunette, sera publié en 1979 dans le mensuel Circus des éditions Glénat, est en quelque sorte la pionnière de ces femmes qui prennent en main tant l’action que leur destin. A la fois maîtresse femme, combattante, sexuée, capable de cogner comme de recevoir des coups voire de saigner, Isa est en même temps une affranchie en devenir à qui on a volé son titre de noble, et qui, sur les mers au XVIIIème siècle, va se retrouver embringuée dans la grande histoire, celle de la traite négrière.

Sortis entre 1979 et 1984, les cinq premiers albums des Passagers du vent sur lesquels se concentre cette présentation nous plongent dans un monde traversé de violences où les hommes violentent voire violent les femmes, en mettent d’autres sous esclavage, les enchainent dans les cales d’immenses navires et répriment dans le sang les insurrections. Violent tant physiquement que moralement, l’univers extrêmement bien documenté sur le plan historique de cette somptueuse saga est un monde d’hommes où une héroïne parvient tant à s’affranchir qu’à sauver autrui tout en incarnant par ses combats la nécessaire libération tant des victimes que des mœurs.

Jugé sévèrement par certains mouvements religieux d’extrême droite qui tenteront à plusieurs reprises de censurer sa commercialisation, Les passagers du vent débarquent dans cette France du tout début des années 80 où souffle un vent de liberté. Et c’est cet escalier qu’emprunte cette histoire gorgée d’émotion et maquillée de sang où la nudité des corps s’affiche, que ce soit celle des poitrines fièrement dressées de ces femmes africaines sous esclavage que celle de cette héroïne dont la libido s’exprime avec un naturel tout-à-fait surprenant. Car en 1979, la femme qui exhibe sa poitrine, c’est Emmanuelle, c’est-à-dire un fantasme masculin, et non comme Isa une femme qui décide pour elle-même de ses partenaires et qui quand elle ne couche pas avec eux les soumet.

Il y a bien dans Les passagers du vent un message révolutionnaire qui va semer énormément de graines, lesquelles donneront lieu à d’autres héroïnes qui devront beaucoup à celle qu’inventa François Bourgeon.

Parler de cette magnifique suite d’albums sans évoquer le style Bourgeon serait un blasphème. Les passagers sont dessinés uniquement en aquarelles, ce qui rend tant le trait que les couleurs absolument splendides, et font parfois penser, tandis qu’on tourne les pages, à des tableaux de maître. Vitrier, Bourgeon, qui est un passionné d’histoire et qui s’est en amont énormément documenté, reproduit les navires du XVIIIème siècle comme si on y était. Les immenses voiles, les cales en bois, les mats, les récifs, l’océan déchainé … : sa science du détail, également sa maitrise tant des perspectives que du mouvement donnent à ses planches une texture proprement cinématographique qui offrent à cette sublime histoire qui parfois nous arrache les larmes un écrin formel incomparable.

Devenu un classique dès sa sortie et titulaire pour son premier volume en 1980 du Grand Prix du festival d’Angoulême, Les passagers du vent, traduit dans 18 langues et dont chaque album s’est vendu dans le monde à un million d’exemplaires, est un sommet dans l’histoire mondiale de la bande dessinée, et a inspiré énormément de dessinateurs, notamment au Japon. Il est, pour nous français, un objet de culte, également une fierté qui a intégré notre patrimoine culturel.

Par deux fois François Bourgeon, en 2009 et 2010 tout d’abord, en 2018 puis 2022 ensuite, apportera à la saga initiale deux suites en deux fois un album, appréhendant l’esclavage en Louisiane (La petite-fille Bois-Caïman) puis les épisodes sanglants de la Commune de Paris (Le sang des cerises), au travers d’une seconde héroïne, petite-fille d’Isa.

Interviewé à son domicile en 2019 dans le cadre d’un cours documentaire qui lui fut consacré, il dira adieu avec simplicité et émotion à cette magnifique série riche de 9 albums qui nous aura tant fait rêver.
Les passagers du vent – La saga historique est de retour : https://www.youtube.com/watch?v=JqQlo0Z2gfQ



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