Nos plus belles années aux côtés de Barbra Streisand.
Lorsqu’en
1979 sort sur les ondes radiophoniques et dans les bacs des disquaires le maxi
45 tours de No More tears (Enough is
enough), nous sommes en plein dans la déferlante disco qui a envahi la planète
et mes années d’adolescence. A 14 ans je ne loupe aucun tube de celle qu’on surnommait
alors The Queen of Disco, Donna Summer, l’interprète de Love to love you baby en 1975 et de Last Dance en 1978. En 1979, Summer a sorti un double 33 tours cultissime,
Bad girls, et le duo qu’elle lance
aux côtés de Barbra Streisand devient instantanément non seulement un hit mais
une sorte d’emblème.
Pour
un adolescent âgé de 14 ans, Streisand, l’autre membre du duo, c’est l’inconnue
de l’équation, une star américaine de la génération de mes parents révélée dans
les années 60, archi populaire aux Etats Unis mais peu diffusée chez nous. Et
cette voix va aussitôt attirer plus que mon attention.
Je
me précipite sur Wet, le 33 tours de
Barbra sorti la même année comprenant No
more tears. Et découvre alors le répertoire de celle qui depuis est restée la
chanteuse que je porte au-dessus de toutes les autres. La plus belle voix. La
plus mythique. La plus originale aussi.
Tandis
qu’à la vitesse de la lumière je fais l’acquisition un à un de la totalité de
ses albums précédents (une bonne trentaine au débotté) et que Streisand a envahi
ma chambre, autour ça ricane.
Une
chanteuse à pédés, murmure-t-on.
Sauf
que l’année suivante celle que mes camarades de classe moquaient a l’heureuse
idée de sortir un nouveau 33 tours avec un certain Barry Gibbs des Bee Gees, le
groupe le plus populaire à l’époque dans ma génération. Guilty (l’album) prend
immédiatement la première place pendant près d’un an devant Queen, Bowie et
Police. Woman in love devient le slow
qu’on aime par-dessus tous les autres pour emballer les filles dans les boums.
Mes
ricaneurs font dorénavant la queue : tu me prêterais un de tes Streisand ?
Barbra
naquit à Brooklyn, perdit son père à 15 mois, fut élevée par une mère assez
froide qui douchait systématiquement ses rêves de devenir actrice (ce à quoi visait
la jeune femme), grandit et joua souvent dehors dans un quartier pauvre et songea
dès ses quatre ans qu’elle voulait par compensation de ce qui lui fut si jeune
retranchée devenir star de cinéma.
Pas
simple quand les canons physiques de l’époque ce sont ces actrices blondes de
la bonne société protestante et que l’on est soi-même juive, très maigre et
dotée d’un nez proéminent. Qu’à cela ne tienne, Barbara ôte un A à son prénom
et impose sa chance.
On
la recale, on l’humilie, on ne la reçoit pas aux auditions, on raille son
physique ? Elle serre les poings, entre par la fenêtre et s’entête.
Un
soir, tandis qu’elle accumule les cours de théâtre, elle rejoint un ami et lui
demande de l’enregistrer en train de chanter. Elle le sait, qu’elle a une belle
voix, mais elle, ce qu’elle veut c’est jouer la comédie. Puisqu’on lui ferme la
route des planches elle y posera un pied par le chant.
La
cassette enregistrée fait le tour des animateurs de radio et de télévision,
électrisés par cette voix exceptionnelle. Ils l’invitent à participer à l’antenne
à leur show : elle chante, elle se met en scène, elle se met le public
dans la poche par son sens de l’humour et de l’autodérision.
Barbra
dans le tout début des années 60 est une révolution à elle seule. Elle s’impose
telle qu’elle est et le public immédiatement contre les professionnels l’adoptent.
Elle
finit par se faire repérer par un agent qui la caste pour un rôle secondaire
sur les planches à Broadway aux côtés d’un certain Eliot Gould qu’elle épousera
deux ans plus tard. Nous sommes en 1961. Sur scène Barbra éclipse tout le
monde, on ne parle plus que d’elle. Sauf qu’après une fois encore le « métier »
la rejette, la traitant de « mocheté ».
Blessée,
elle repart à l’assaut et finit par décrocher en 1964 le jackpot : ce sera
Fanny Brice et le rôle principal dans la comédie musicale Funny Girl.
En
parallèle, un puis deux puis cinq puis dix 33 tours. Le public américain la
porte au pinacle. Elle est la preuve vivante qu’une femme avec un physique pas
facile peut devenir une étoile. Barbra aux USA sera toujours soutenue par le
public et critiquée par la profession, cette profession au sein de laquelle elle
demeure un OVNI. Et pour cause : avec 65 ans de carrière, on ne peut que
lui décerner le premier titre toutes catégories confondues. Pour les gens de
son métier elle est tout simplement trop quelque chose ou pas assez autre chose
car avant tout exceptionnelle.
L’adaptation
en 1968 de Funny Girl sur grand écran
lui apporte l’oscar de la meilleure actrice pour son premier rôle de cinéma. L’année
suivante Hello Dolly casse la
barraque. Ses disques d’or s’accumulent, ses shows sur CBS sont éblouissants et
lui font gagner une fortune.
Le
tournant post Woodstock, Streisand, femme d’affaire avisée sachant se renouveler,
le prend dès l’album Stoney end en
1971. Elle qui était associée aux comédies musicales de l’âge d’or devient une
icône populaire dans sa propre génération.
En
1973, un grand coup, The way we were, l’album comme le film où elle partage
la vedette avec Robert Redford. Un chef d’œuvre qui place sur grand écran
toutes les facettes de la femme, son romantisme, son énergie débordante,
ses valeurs et ses idées politiques. The
way we were dans sa carrière constitue un sommet.
Pour
l’adaptation du célèbre A star is born
en 1976, Streisand devient un cas d’école en cumulant les casques de producteur
exécutif et de principale interprète. Perfectionniste et autoritaire, elle vire
le metteur en scène et décide de tout sur le plateau. Les gazettes se font les
échos de ses caprices, mais le public fait un triomphe au film à sa sortie en
dépit de ses défauts. Et Evergreen,
la 1ère chanson écrite par la star pour le film, gagne un oscar.
Guilty, composé par Barry Gibb, la place à la quarantaine au sommet,
et Memory l’année suivante confirme
le doublé. Streisand devient la star toutes générations confondues, celle que
la grand-mère aime écouter avec ses petits-enfants où que ce soit sur le globe.
Ce sont ses deux plus gros succès, et c’est à l’échelle internationale deux
évènements dans l’industrie du disque.
1983.
Il manque une carte à Barbra, la plus précieuse : devenir metteur en scène
tout en rendant un hommage posthume à celui qu’elle n’a jamais connu, son propre
père, enseignant dans une école juive confessionnelle. Ce sera Yentl, adaptation musicale d’une
nouvelle d’un auteur yiddish, Isaac Bashevis Singer. Un hymne à la différence,
au respect de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, à la
tolérance envers les minorités de genre et au refus des dogmes religieux. Sur
une partition de Michel Legrand avec lequel elle fut autrefois mariée, la
musique de Yentl devient, bercée par
la voix de Barbra, sans doute son plus bel apport discographique, et le film,
qui rencontra un véritable succès, la confirmation que Streisand est un surdouée
qui quand elle s’en donne la peine touche au génie.
A
compter de là, Barbra reprend le chemin des récitals. Régulièrement elle se
produit dans des shows gigantesques, à New York, à Las Vegas, à Londres. Le
prix des billets dépasse parfois les mille dollars et tout le gratin du show business
et de la politique US est dans la salle. Mais les traces laissées en DVD pour
nous autres sont là et témoignent de ce statut unique qu’a su non seulement atteindre
mais conserver six décennies d’affilée celle qui est de nos jours considérée
comme « la » référence.
J’avais
eu du flair, à 14 ans, finalement …

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