RALPH (extrait de UNE DEFLAGRATION SALUTAIRE - récit autobiographique de Christophe Cros Houplon paru en janvier 2011)


Comment ai-je trouvé ce nom, entre l’aboiement, la claque et le cri ? A quel moment est-ce venu ? J’ai oublié le déclencheur et ne me souviens que d’une chose. Le dédoublement s’est opéré au débotté, le trou en banque se creusait, deux loyers avaient été rejetés.

J’avais repris des études de gestion à la faculté et je ne percevais que sept mille francs par mois net, ce qui avec un train de vie que je ne voulais point limiter commençait à poser problème.

Un soir, un type m'avait proposé de « me payer » : « je ferais n’importe quoi pour toi ».

Il demanda mon nom, je lâchai ce prénom, Ralph.

Très vite je compris que c’était la solution. C’était facile, sans risques, et j’étais certain d’avoir acquis suffisamment d’assurance pour bien m’y prendre.

Je passai une annonce dans un numéro de Fusac : « Ralph, masseur, 30 ans ».

Puis j’attendis la parution.

Le premier appel vint à huit heures et me réveilla.

« Tu fais tout ? finit par lâcher la voix après moult questions sans importance.

-On peut voir si jamais ça se passe bien ».

Ne pas accepter. Ne jamais refuser tout d’un bloc. Laisser entendre. D’entrée je maîtrisais les règles. Si proches de celles appliquées en entreprise.

Le téléphone sonnait vingt fois chaque jour. Je me limitais à trois massages quotidiens.

Mille deux cent francs chaque jour ...

Cela faisait beaucoup d’argent.

J’appris très vite à repérer les clients « à fuir », qui téléphonaient pour s’exciter. Ils pouvaient tester une autre approche, je ne cédais pas. Rapidement je me constituai un petit matelas de fidèles, dont certains me demandaient quatre fois la semaine.

Je découvris qu’en accordant à chacun l’attention requise, je parvenais, par mes paumes sur les plus infimes parties de leur corps, à détecter muscles, tendons, vertèbres nécessitant un soin. Je n’avais point de technique mais de la bienveillance, que je pouvais au moindre dérapage remballer.

Ce fut singulier que de découvrir que je parvenais à guérir une douleur, une fatigue, et y puiser de la force, ragaillardi après une heure de massage.

Avec certains habitués, je pouvais me laisser aller à échanger, inventant une vie, incarnant un être imaginaire, en me confondant avec la silhouette esquissée.

Avec d’autres, comme avec ce garçon de mon âge, dont je frôlais du doigt la colonne vertébrale, j’encourageais le silence tout en me connectant à ses inspirations, étonné et pas mécontent de ce bien être qui le pénétrait.

« Appuyez-vous sur lui, lui dit sa psy, il fait parler votre corps ».

Pendant trois mois je le vis trente fois. Lorsqu’un soir je le croisai à un cocktail où un client de mon cabinet m’avait convié, je lui fis alors un clin d’œil complice, et il répondit par un bref sourire.

Souvent, le désir transpirait, ils ne parvenaient pas à un lâcher-prise.

« Laissez-vous glisser », disais-je d’une voix qui ne supportait pas de contradiction.

Et je reprenais le contrôle.

Parfois ça dérapait, il fallait menacer, et là toutes les ressources du dominateur étaient égrainées.

« Reste, je suis riche, je peux te donner beaucoup.

-A combien tu estimes la perte de mon âme ? ».

J’appris des règles qui me servirent plus tard pour mon entreprise. Pour satisfaire une demande, ne pas prendre ce qui m’est demandé au pied de la lettre. La formulation initiale, sous l’influence du besoin, ne prend en compte qu’un axe superficiel de ce que désire le client. Sans réfuter sa requête, il faut, avec toute l’assurance de celui qui se laisse guider par son instinct, lui proposer un angle où il aura le sentiment que son besoin a été pris en compte. Lorsque l’on sort du cadre et que l’autre entraîne sur un terrain que vous n’avez pas envie de fouler, un refus frontal est déconseillé.

Ralph, dans le cas présent, se relevait, exhibait ce que l’autre voulait, avançait, reculait encore, puis murmurait sans que jamais le contact physique ait lieu.

Cela nourrit mon narcissisme. Le complexé s’était métamorphosé en son double qui effectuait des actes conformes aux désirs de ses partenaires, et s’auto-admirait enroulé sur lui-même.

J’acceptai peu au début, osant à peine demander cent francs de plus, puis, me laissant gagner par ce vertige des expériences interdites, je tentai un jour « le double », cela marcha. Le type glissa les billets dans la poche de mon jeans.

Ralph se poussa des coudes. Le double à présent vivait sa vie, gagna les avenues, offrit un masque enfoncé dans la chair dissimulant son hôte.

La mue devint envahissante. J’en vins à croire que l’univers s’était aspiré en un moi se résumant à un désir de faire tourner les têtes.

L’indifférence devint agression. Ralph raillait avec dédain. Les poches remplies de billets se vidaient au fur et à mesure.

L’été 1996 fut son couronnement. Les annonces se suivaient, mon numéro s’échangeait. Contacté pour rejoindre un inconnu dans un cent mètres carrés, je filai dans un taxi. Quelques mots, zip qui s’abaisse et Ralph gonflait le poitrail, passait à la chambre, susurrait le conte sans se déshabiller, ramassait un demi smic en une heure.

Les limites reculaient petit à petit, l’argent coulait à flot. Et aussitôt fini, Ralph filait au Privilège, dansait jusqu’à l’aube, se levait à midi, transpirait sous les haltères, regagnait son rendez-vous de la journée.

Je revins Quai de la Tournelle où j’avais rencontré Eric, accompagné par des amis à qui j’avais offert quelques pilules dissimulées dans une petite boite d’allumettes.

Dans le périple qui nous conduisit depuis le Centre Pompidou vers les berges, je sentis une fièvre. Le mélange d’alcool et d’ecstasy produisit un flash.

Ralph descendit les marches, se déhanchant sous le rythme. Il découvrit son torse traversé par des chaînes de moto accrochées avec des cadenas.   

Les bras l’agrippèrent. Il était le prince du quai et savourait, aveuglé par un relent de coke, rentrant à l’aube, s’extirpant du sommeil sous les avions du 14 juillet.

L’été parvint à sa fin, et avec septembre les néons s’éteignirent peu à peu. Les arbres perdirent leurs feuilles, et les nuits leur douceur.

Squattant le corps d’un autre, la putain que j’avais laissée croître sentit l’ennui le gagner à mesure que le froid de l’automne s’installait, m’obligeant à me terrer sous des vestes rembourrées.

Peu à peu les vacanciers revinrent, et avec eux les passants. Je lançai mon entreprise aux premiers jours du mois d’octobre, rejoignant dès l’aube un petit bureau mitoyen de la société de mon père, à Rueil Malmaison.

Mon double m’avait apporté une base solide pour mimer avec conviction le nouveau rôle que j’allais dès lors interpréter. Le premier jour je signai mon premier contrat.

Je n’avais plus un seul billet dans les poches.

Le compte avait retrouvé une position créditrice, et les loyers en retard avaient été payés.

J’optai pour un costume gris parfaitement coupé, acheté chez Arthur & Fox, puis je commençai une aventure qui dura quatorze ans.

Je ne changeai point de numéro de portable. Cinq fois par jour il sonnait, une voix demandait à parler à Ralph.

« Erreur de numéro », répondis-je à chaque fois.

Sous la flanelle, l’autre sommeillait. Je n'avais pas pris le temps de l’achever.

Quelqu’un d’autre s’en chargerait.

Photo credits : Hervé Lassince.

Instagram : https://www.instagram.com/backupaccountoflassiince/







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