SAKOUNTALA - un ballet de Marie-Claude Pietragalla (d'après Camille Claudel)

 

Entrée à l’âge de 16 ans dans le corps du ballet de l’Opéra de Paris, nommée danseuse étoile en 1990 pour son interprétation dans Don Quichotte, Marie-Claude Pietragalla, superbe brune corse au teint pâle et au caractère particulièrement fort a pu interpréter tout le répertoire classique avant de prendre la suite de Roland Petit à la tête du Ballet National de Marseille en 1998.

De là, deux ans après sa prise de fonction, elle présentera ce qui demeure sa création chorégraphique la plus ambitieuse, Sakountala, directement inspirée de l’œuvre et de la biographie tragique de la sculptrice Camille Claudel, à laquelle, pénétrant l’âme de celle qui fut internée pendant ses trente dernières années, elle va complètement s’identifier.

Sakountala, c’est d’abord et avant tout la première œuvre majeure de la toute jeune Camille, alors âgée de 22 ans, à cette époque élève et maitresse de l’immense Auguste Rodin, auquel, par cette transposition d’un drame d’un poème hindou, elle répondra. Sakountala, qui illustre les retrouvailles heureuses entre les époux séparés par une malédiction, sont la réponse de l’amante au Baiser de l’auteur de La porte de l’enfer, une esquisse modelée en terre portant en elle-même une éternité de tendresse et d’extase amoureuse.

La Camille interprétée et chorégraphiée par Pietragalla est celle de l’asile où elle est internée, depuis lequel elle revisite, visualise et recrée tant ses plus belles œuvres et celles de son ancien amant que les pages de cette existence interrompue brutalement par son enfermement. C’est un fantôme, une ombre, une souffrance à l’état brut, qui se recroqueville dans une cellule capitonnée d’où elle ne parvient à s’échapper que par l’imaginaire.

Visage blême, regard hagard, corps décharné, Camille, dans l’incarnation stupéfiante de réalisme que lui offre la danseuse étoile, est telle ses statues, frémissante. Enterrée et emmurée vivante, elle sort des limbes sans se faire remarquer, fait renaitre ses années d’enfance auprès de son frère Paul avant de laisser la scène se faire littéralement envahir par une recréation de La porte de l’enfer où, juchés sur des filets tendus, des danseurs acrobates tendent leurs crocs, prêts à tout dévorer.

D’un plafond invisible tombe lentement un essaim d’araignées, tandis que côté cour apparait la mère, celle qui étouffe, celle qui avale, celle qui enferme. Terrifiante, la représentation de celle qui fut la marâtre de Camille Claudel, celle-là qui voulait à sa place un fils, avance en avalant de ses longs bras l’air que respire sa fille emprisonnée, s’approche de l’implorante, repousse ses pleurs, puis s’évanouit dans la nuit.

Tandis que sur scène se sont succédées les visions cauchemardesques, Pietragalla, dans la seconde partie, redonne vie aux plus célèbres sculptures de l’élève malheureuse d’Auguste Rodin : Sakountala, réunissant les deux amants dans le Nirvana, Les causeuses, La valse, L’implorante.

Associant chorégraphie, arts du cirque et théâtre, Pietragalla, faisant intervenir des artistes acrobates aériens symbolisant l’imaginaire s’opposant au réalisme des danseurs terriens, traduit le psychisme d’une artiste entre ciel et terre, au-delà de ce qu’à l’époque on qualifiait de dérèglement mental et de folie.

C’est cette œuvre, fascinante, qu’en 2002 je découvris au Palais des Congrès en présence de mon compagnon grec du moment. J’étais alors au milieu du gué de la rédaction de ce qui fut mon premier roman, La Porte de l’enfer. Zacharias, quant à lui, s’attèlera dans la foulée à l’écriture de sa première pièce de théâtre, Sakountala, qu’il parviendra à mettre en scène quatre ans plus tard à Athènes.





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