THE UNWRITTEN de Carey et Gross : voyage dans l'imaginaire du démiurge artiste
Comic
book américain publié aux éditions Vertigo en onze volumes entre 2010 et 2015, The unwitten, scénarisé par Mike Carey
et dessiné par Peter Gross offre une passionnante mise en abime de la fiction
donc de la création artistique, ici littéraire, considérée comme étant originelle
par rapport au réel c’est-à-dire en quelque sorte à nous autres lecteurs.
Il
s’agit aussi, comme dans L’antre de la
folie, un des romans les plus originaux de Stephen King, d’installer l’artiste
comme un démiurge, d’opérer une fusion/confusion entre la créature fictionnelle
et le fils réel ou supposé de l’auteur et de tisser un fil entre des figures de
la littérature (Mary Shelley, Conan Doyle et bien d’autres) puisées à différentes
époques et ici rassemblées sous l’égide d’un Deus ex machina.
De
quoi parle The Unwritten
(littéralement : ce qui n’est pas écrit) ? On pourrait aller du côté
de El d’Alain Damasio, de ce livre
qui s’écrivant s’efface, pour poser un premier jalon de compréhension, étant
donné que le point de départ de l’intrigue se situe à une époque où l’auteur ayant
disparu depuis dix ans a laissé place à son fils Tom, lequel a pour avatar
Tommy, héros de la série des romans de son père William. Tom bénéficie de l’aura
de l’auteur mais en tant que tel il n’a d’existence autrement qu’en référence à
son avatar, également en tant que mis en exergue par la fan base de son propre
père qui le prend pour le modèle du héros Tommy.
Tom
est donc un fils de, c’est-à-dire une sorte de coquille vide ou un fils à papa.
Et c’est à compter de la révélation d’une certaine Lizzie Hexam que le doute
identitaire va petit à petit gagner tant cet être qui n’est que la projection d’un
personnage fictionnel que la réalité même du comic book que nous lisons. Ainsi
le réel progressivement s’efface, lentement remplacé exactement comme dans le
livre de Stephen King par la fiction.
A
ce stade la création de William Taylor (l’auteur disparu) et celle de Carey et
Gross fusionnent, la seconde avalant la première qui est sa propre création. On
se retrouve ainsi avec une fiction avalée par une autre qui prend la place du
réel tandis que le fils supposé vivant sous l’aura d’un personnage de fiction idéalisé
part dans une quête identitaire. Il y a là une double mise en abime où la dimension
démiurgique qui plus tard va intégrer au pouvoir des auteurs de The unwritten un joug sur d’autres
auteurs de la littérature prévaut sur ce réel qui n’est que la projection de
chacun de ses lecteurs.
Ce
que signifie The unwritten – l’œuvre,
c’est que l’artiste a non seulement le pouvoir d’influer et d’influencer le
réel mais dans un jeu d’inversion de miroirs de le remplacer complètement. Ce message
subliminal ô combien subtil où littérature et bande dessinée se tiennent par la
main repose sur la notion de projection, laquelle constitue la porte d’entrée
de l’imaginaire et donc de l’imagination du lecteur. Le livre dès lors qu’il a
le pouvoir de façonner le réel tend au fur et à mesure à l’effacer, de même qu’il
efface la frontière du réel, lequel est remplacé par la fiction.
Ce
phénomène est bien entendu constitutif du monde de l’enfance : pour l’enfant,
le réel n’est point cette journée assis à un pupitre à écouter sagement le
professeur mais l’histoire de la bande dessinée dans laquelle il a
littéralement plongé. L’enfant, comme le lecteur de The unwritten y est invité, rêve les yeux grands ouverts à partir d’un
support, que celui-ci soit un comic book ou un dessin animé, et ce rêve devient
la réalité.
Et
c’est ce pouvoir on peut le dire magique de l’imaginaire qui est celui de l’artiste,
de l’authentique artiste, celui qui loin de s’inspirer du réel ou de le
refléter dans ses œuvres le reconstruit entièrement tel un démiurge face à une
pâte à modeler. Et ce pouvoir intact que l’artiste a su préserver de ses années
d’enfance, il l’utilise à bon escient afin d’inviter ses lecteurs à le suivre comme
dans Alice au pays des merveilles dans le terrier de son imaginaire créatif.

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