TINA TURNER : Break Every Rule

 

Décembre 1983, Royaume Uni. Se hisse à la 5ème place des charts londoniens ce qui va devenir un hit mondial et le point de départ de la plus belle résurrection jamais observée dans l’industrie de la musique : Let’s stay together, interprétée par celle qui dans les années soixante puis soixante-dix avait été aux côtés de son époux Ike une star.

Agée alors de 45 ans, Tina Turner est demeurée dans la mémoire du public européen, bien plus fidèle que son équivalent aux Etats Unis, une authentique icône, une bête de scène et une des plus grandes voix afro-américaines du siècle. La chanson, aussi entrainante que déchirante, est à la fois un hymne à l’amour, une invitation à la tolérance et la supplique d’une femme d’expérience demandant fièrement à son public de « rester ensemble » avec elle.

Ce tube, cette déflagration ô combien tripale va rencontrer un immense enthousiasme qui va conduire dans la foulée une maison de production à proposer à la chanteuse d’enregistrer son 5ème album solo.

Ce sera Private dancer, sorti l’année suivante, et une succession de triomphes : What’s love got to do with it (récompensée par un Grammy Award), Better be good to me, Private dancer, I cant stand the rain.

C’est acté : le retour de celle qui sera la première artiste afro-américaine à faire la couverture de Rolling Stone s’apparente à un chemin de gloire qui va s’inscrire de manière diamétralement opposée aux quarante années précédentes pendant lesquelles la résiliente Tina n’aura guère connu que des difficultés : conjugales, financières, familiales, rien ne lui fut épargné.

A compter de 1984 la série noire est achevée. Elle devient The Queen of Rock N’Roll, respectée voire adulée par les plus grands, Jagger, Bowie, Michael Jackson, George Michael, Bryan Adams, Rod Stewart … Tous vont à un moment la rejoindre sur scène, chanter ses louanges et à nos côtés l’acclamer.

Tina, c’est la sœur d’Aretha Franklin propulsée à l’âge mûr dans l’ère des concerts gigantesques des stades, celle qui pulvérisera le record (à Rio de Janeiro) du public payant le plus important (180 000 spectateurs), du nombre de tubes et d’albums placés tout en haut des charts, des Grammy et des récompenses, des hommages de ses confrères.

Tina c’est 9 albums solo en plus des duos avec Ike, sans compter les DVD et CD de ces concerts dont le gigantisme est rééquilibré par cette sensation que l’on a lorsque comme moi on fut dans la fosse d’en être, c’est-à-dire de partager avec des milliers d’autres une forme d’intimité.

Car Tina, la volcanique Tina, celle qui entamant Proud Mary ou Addicted to Love, juste après prend aux tripes, c’est cette voix chaude qui déchire la cage thoracique et l’espace, c’est le cri du cœur d’une femme dans la vie plutôt discrète et joyeuse, qui connut mille malheurs, qui fut rouée de coups par un époux drogué pendant des années, qui dut de sa poche honorer toutes les dettes du couple pour racheter sa liberté et qui telle une lionne a gagné celle-ci à quarante ans passés.

Tina, sa vie, on la connait tous. Adapté de Moi, Tina, son livre autobiographique, Tina (le film biopic interprété par Angela Basset date de 1993) a mis en image cette histoire incroyable devenue légendaire. L’Acid Queen du Tommy des Who (le film de Ken Russell dans lequel je la découvris date de 1975) s’est métamorphosée en une diva aux jambes sculpturales dont la seule apparition fait frémir. A-t-on oublié nos frissons tandis que s’élève sa voix dans les toutes premières notes de Goldeneye ? Cette envie de tout casser quand passent sur les antennes The Best ou Break every rule ?

Camden Palace, Londres, 1986, je suis âgé de 21 ans. Je fais partie des deux mille privilégiés à assister à ce qui sera à mes yeux son récital le plus mythique, immortalisé dans un album et un DVD « Tina Turner in Europe », sorti en 1988. Dans la salle, un mix entre le Palace et l’Opéra Comique, le public est composé de ce que Londres compte à l’époque de plus branché. Il y a autour de moi des figures du rock, de la mode et du cinéma que nous connaissons et admirons pour beaucoup d’entre nous.

Les deux heures qui vont suivre à compter de minuit vont littéralement casser la baraque. Normal, c’est le Break Every Rule Tour. Sauf que ce soir-là, unique dans ma mémoire, il va se passer du fait du lieu comme du public ce petit quelque chose qui va faire de cette soirée un moment mythique. Redécouverte trois ans plus tôt à Londres, Tina y est adulée, elle le sait, et elle va nous le faire partager avec une joie telle que le spectacle sur scène va se dédoubler d’un second dans la salle, sur laquelle les projecteurs à aucun moment pendant ces deux heures ne s’éteindront.

Elle est en chemisier et jupe noire moulante, talons hauts, jambes nues galbées, la tête surmontée d’une coiffure de lionne sauvage. Lorsqu’elle parait, ce n’est pas une acclamation, c’est bien plus que cela, c’est un océan de gens tous qui à son arrivée sur scène vont immédiatement se mettre à danser, à hurler de joie et à hurler tout court. J’en revois quelques-uns à deux rangées devant moi, rentrés depuis dans la légende du rock et qui sont exactement dans le même état que mon copain du moment et moi.

C’était et ça demeure « ça », Tina !

Tina Turner – Break very rule (Camden Place, 1986) : https://www.youtube.com/watch?v=IaqyubO-4Vk




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