YOKO TSUNO et " La frontière de la vie " : la plus belle bande dessinée de mon adolescence.

 

C’est en 1976 que je découvrirai à compter du numéro 1979 de l’hebdomadaire Spirou que j’achetai depuis peu tous les mardis la première et la plus belle aventure de cette héroïne japonaise qui sera la bande dessinée que je préfèrerai d’entre toutes pendant la totalité de mon adolescence : Yoko Tsuno. Paru l’année suivante en album aux Editions Dupuis, La frontière de la vie fait partie des quelques aventures de Yoko se déroulant sur terre à notre époque, au contraire des trois quarts qui se passent tant dans l’espace que sur la planète Vinéa où aux côtés de ses deux acolytes Vic et Pol l’auteur Roger Leloup met en scène les merveilleux vinéens à la peau bleue, ancêtres des habitants de l’Avatar de James Cameron.

La frontière de la vie naquit d’une attraction du dessinateur scénariste pour l’Allemagne, plus précisément d’un voyage qu’il fit à Rothenburgh où il partit en repérages armé d’un appareil photo, songeant baser son intrigue autour de l’histoire d’un mystérieux alchimiste. 


Leloup, méticuleux au possible, fait partie de ces dessinateurs pour qui la reproduction pointue des lieux et des perspectives, également des couleurs propres à un environnement naturel, ici une ville à l’architecture classique surmontée par des remparts, comptent. En quête de documentation historique, notamment sur les souterrains dans lesquels il pensa assez vite y situer une partie de son intrigue, le voilà qui fouillant dans les recoins d’une vieille librairie tombe sur un étrange fascicule enveloppé dans du papier journal écrit en caractères gothiques et illustré par des aquarelles en noir et blanc contant le bombardement inutile de Rothenburgh par les alliés en 1945 et listant les noms des disparus. Parmi eux celui d’une petite fille âgée de cinq ans.

Lorsqu’il découvrit ce nom, il se tenait aux côtés de sa petite fille adoptive et songea que ce serait sans doute le dernier souvenir qu’il rapporterait de ses investigations.

De retour chez lui, il en parle à son épouse devant leur fille, laquelle lui demande les yeux écarquillés : « Pourquoi est-elle morte, la petite fille de Rotterdam ? – Elle est aux cieux », lui répondit-il sans la convaincre, avant, quelque temps après, de lui confier : « Elle n’est pas morte, je vais te raconter son histoire ».


Leloup tenait le point de départ de ce 7ème album qui allait de tous devenir le plus populaire et à mes yeux mon préféré.

1975. Accompagnée de Vic et Pol, Yoko arrive à Rothenburgh où elle vient rendre visite à son amie Ingrid, malade et alitée. Peu après leur arrivée, Rudy, le cousin d’Ingrid, confie à cette dernière que la maladie d’Ingrid est due à la morsure d’un vampire et qu’il a découvert qu’elle a été plusieurs fois transfusée à son insu avec du sang artificiel. La nuit, Yoko et Rudy surprennent le vampire, en réalité une femme cagoulée, pénétrer la chambre d’Ingrid et la poursuivent sur les toits de la ville endormie.


L’intrigue, fortement inspirée des histoires de fantômes et de vampires des films muets tels que Nosferatu, également de la série télévisée Belphégor, va lentement introduire le personnage d’une petite fille à la frontière de la vie, maintenue dans le coma dans un mystérieux laboratoire souterrain et dont le retour parmi nous constitue le nœud de l’histoire. Lequel, pour le tout jeune adolescent que j’étais, également pour les dizaines de milliers d’admirateurs de cet album hors du commun, y compris par comparaison avec les autres aventures de l’héroïne japonaise, crée non seulement à la lecture dans le sens littéraire mais à la découverte de chacun des dessins de Leloup, une charge émotionnelle extrêmement forte qui correspond à l’émotion que l’auteur voulut transmettre à sa propre fille adoptive, laquelle, nous l’avons compris, fut la raison d’être de cette histoire, également (et forcément) sa première lectrice.

Ce qui va me fasciner, outre l’intrigue, c’est le trait, c’est-à-dire ce que dans son métier on appelle le coup de crayon de Roger Leloup. Lorsqu’inlassablement je relirai page après page ce pur chef d’œuvre de la bande dessinée belge, je serai stupéfié par la maîtrise quant à la restitution tant d’une architecture que des perspectives qui la composent. Un dessin de Leloup c’est en tant que tel une absolue perfection, tant dans la restitution du réel que de sa sublimation au travers de la palette des couleurs tantôt diurnes et colorées tantôt nocturnes utilisées.

C’est un phénomène assez rare dans ce registre qui est celle de la BD dite pour jeune public (Yoko rassemblant un public de 7 à 77 ans depuis 50 ans maintenant …) de contempler un dessin inanimé qui fasse autant animé, tant le moindre détail, que ce soit les regards des personnages, leurs différentes postures et mouvements, ou le décor qui les contient, FAIT vivant. C’est d’autant plus remarquable que – nous le savons car Roger Leloup est devenu un auteur culte qui bénéficie aujourd’hui d’une aura qui dépasse de beaucoup les frontières européennes – l’artiste travaille comme un artisan minutieux à partir de planches posées sur des tréteaux et il provient du monde du dessin technique. C’est par ailleurs un bricoleur qui fabrique des modèles réduits de planeurs téléguidés, et qui a intégré ce qu’il a appris dans le modélisme dans son univers de dessinateur.

Puisant son inspiration dans les plus grands auteurs du fantastique (H.G.Wells, Jules Verne) et par ailleurs passionné par la science-fiction, il combine merveilleux et réalisme en lesquels il insuffle une immense dose d’émotion qui transparait de planche en planche.

D’autant plus dans cette Frontière de la vie qu’il composa d’abord et avant tout pour sa petite-fille afin de lui faire ressusciter « la petite fille de Rothenburgh » à propos de laquelle dans un premier temps il avait à sa question mécaniquement répondu qu’elle était aux cieux …




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